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Pratique psychanalytique... un psychanalyste à Metz en Moselle parle de sa pratique!
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Je présente ici certains articles que j'ai écrits, ou des interventions que j'ai faites lors de colloques ou séminaires, qui reflètent, au fil des ans, la manière dont la clinique me met au travail.

 

Dans l'ordre de présentation voici les articles :

  1. Présence et Tuché
  2. Sexualité et handicap ( intervention à une table ronde sur cette question)
  3. La loi comme fétiche du pervers
  4. Les psys en quête d'identité
  5. L'inconscient fait "sygne" aux canards boîteux
  6. L'en-fers de la Vérité
  7. La séance avec la personne psychotique
 

1PRESENCE ET TUCHE 
Publié dans Actua-Psy N°115 sept/oct 2001  et dans les Carnets Cliniques de Strasbourg N°3 - 2001 - La réalité et les formations de l'inconscient - publication de  la  section clinique de Strasbourg.

 

À propos d’un cas d’autisme

Dans les milieux spécialisés autorisés le signe pathognomonique de l’autisme n’est plus, comme l’affirmait Kanner “l’inaptitude des enfants à établir des relations normales avec les personnes et à réagir normalement aux situations depuis le début de la vie” mais l’absence du regard. Le diagnostic précoce de l’autisme pourrait s’établir en repérant cette absence de rencontre du regard de l’enfant avec celui de la mère.

L’intérêt de cette observation est qu’elle permet d’opérer un déplacement de la question telle qu’elle se pose habituellement. En effet, si on en reste à la formulation de Kanner, c’est-à-dire à l’inaptitude de l’enfant à vivre des relations normales, le pas est vite fait de chercher une étiologie organique et à compenser son handicap supposé par des méthodes réadaptatives et éducatives. Ainsi le constat de l’absence de langage induit l’idée d’un déficit neuromoteur. Par contre, l’absence de regard posé par l’enfant sur sa mère pose la question différemment : pourquoi un enfant qui, somme toute a son potentiel ophtalmique préservé, ne peut croiser le regard de sa mère ? Il m’a semblé intéressant, justement d’aller y voir de plus près et de poser aussi mon regard sur la question en m’appuyant plus particulièrement sur l’enseignement de Jacques Lacan notamment sur le séminaire XI : les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Regard de peintre.

En couverture de ce séminaire figure le tableau de Hans Holbein le jeune (1497-1503) intitulé les ambassadeurs.
Cette huile sur bois d’environ deux mètres sur deux (exposée au National Gallery à Londres) nous présente deux jeunes hommes se tenant debout face à nous avec une certaine prestance.
À notre gauche se tient Jean de Dinteville noble seigneur de 29 ans. Il porte des vêtements qui sont les marques de son rang, à sa main droite il tient une dague et sur sa poitrine brille la médaille de l’ordre de Saint-Michel.
À notre droite avec moins de prestance et d’éclat, Georges de Selve, 24 ans, son titre d’évêque l’oblige certainement à être moins démonstratif que son acolyte.

Tous deux sont donc représentés dans un apparat vestimentaire somptueux et le “décor” n’est pas en reste.
Ces jeunes hommes appuient leur coude sur une table où sont déposés tous les objets du savoir et de la culture. Il semble bien qu’ils en soient les dignes représentants, nul doute qu’ils doivent en posséder les secrets et la maîtrise. Le souci du détail dans la représentation nous ferait penser à un tableau hyperréaliste avant l’heure, s’inscrivant dans la lignée de Jan van Eyck.
Réalisme, réalité voilà à quoi ce tableau tend à nous faire croire, l’illusion serait presque parfaite si l’auteur du tableau n’avait placé un objet énigmatique en avant plan et sur lequel notre regard achoppe. Tout irait bien au fond sans cet OFNI (*1) qui insulte notre regard, nous dérange, brise dans son oblique érigée narquoisement cette réalité rassurante. Du coup cet objet irréel, comme si le peintre avait été victime d’une hallucination, nous interroge, nous “regarde”. Nous ne savons plus au fond si c’est lui qui nous leurre ou s’il ne vient pas comme un signe nous montrer la nature trompeuse de ce qui est présenté devant nous comme la maîtrise même de la réalité. Nous savons qu’il nous faudra nous décentrer pour saisir de quoi il s’agit. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Ce décentrement auquel nous invite Holbein pour “voir” de plus près ce dont il s’agit dans son tableau nous indique le décentrage nécessaire qu’il nous faut opérer pour saisir le “point de vue” de l’autre. Et si en présence de la personne autiste nous opérions cette décentration : peut-être pourrions-nous saisir ce que l’autiste peut justement nous révéler
.

Tableau de famille
Je présenterai donc le tableau d’une famille, un père, une mère qui viennent en consultation et me présentent Charles, enfant qui fait “tâche/tache” d’objet énigmatique.
À propos de cet enfant la question s’est posée pour les parents de savoir s’il ne s’agissait pas d’un handicap.
Psychogenèse ou handicap, voilà l’autiste au cœur d’un débat sensible dans lequel les psychanalystes sont d’ailleurs souvent accusés de culpabiliser les parents, la mère en l’occurrence. Si une certaine pratique de la psychanalyse a insisté sur la personnalité des mères et des pères d’enfants autistes au point de subodorer de leur part une quelconque responsabilité dans la problématique de l’enfant il n’en reste pas moins qu’une théorie(*3) en contrepoint de cette lecture vulgaire de la psychanalyse affirme que si la mère peut présenter des déséquilibres psychiques la non-réponse de l’enfant au désir de la mère en est en partie responsable. La question dans les deux lectures serait de savoir qui rendrait l’autre fou ?

Cette question de la folie se pose avec la nécessité de proposer à l’autiste une correction ou une réadaptation à la réalité dans le souci de son intégration à notre société et à ses normes. Cette démarche suppose donc que de la réalité nous en sachions quelque chose, qu’elle soit unique, invariable commune à tous, point de mire sur laquelle chacun de nous aurait à s’ajuster.
Nous avons eu l’occasion de travailler cette question à l’antenne clinique de Strasbourg (2000) et nous avons pu apprécier comment J. Lacan aborde cette question dans les écrits et notamment dans le texte de 1957 : “d’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose”. De même que la présence de l’objet énigmatique dans le tableau d’Holbein nous interroge et fait enseignement, nous pouvons supposer que la présence de l’enfant autiste exerce ce même office.

Comment Charles m’a-t-il enseigné ?
Histoire d’une présence et d’une rencontre
Les parents de Charles viennent me consulter après avoir connu maints échecs quant à leur recherche de solution et de guérison concernant le retard de développement de Charles. Charles a trente mois. Il ne parle pas, ne marche pas, ne tient pas la station debout, il communique peu. Les parents ont cherché jusqu’alors une réponse médicale à son problème. Le père est un spécialiste en médecine. Il a une capacité d’observation et d’objectivation de son fils étonnante. Il le décrit dans ses comportements avec une précision et une justesse remarquable. Rien ne lui échappe concernant son fils.
Charles est l’objet de toute son attention d’expert (d’un ex-père dont il sera question aussi). Objet d’attention particulière, Charles l’aura été spécifiquement pendant tout un temps. Les parents ont consulté de nombreux spécialistes et les caryotypes ont été interrogés en vain. La génétique est restée muette, l'oracle s’est tu. De spécialistes en diagnostics éliminés, les parents et Charles aboutissent chez moi sur les conseils de professionnels qui finissent par se demander s’il ne faudrait pas envisager d’autre modalité de rencontre. Charles remettait donc en question toutes les hypothèses énoncées à l’égard de son “symptôme” et laissait planer toutes les incertitudes qui se languissaient de ne pouvoir se formuler en conviction. Dans les représentations des parents j’incarnais à nouveau cet avatar de “l’expert-père” pour qui Charles devait être cet objet d’investigation qui susciterait un discours docte et entier. La question des parents semblait se soutenir de l’attente d’une réponse ou de la confirmation d’une certitude : il est possible de soigner/réparer Charles, il suffit de découvrir ce qu’il a, d’en nommer la cause et d’apporter la réponse attendue.

À notre place il s’agira d’accueillir Charles avec ses parents. D’un accueil qui suppose la présence de l’analyste et non pas la présence d’un spécialiste. La question de me situer comme analyste sera cette nécessité d’une présence marquée d’un blanc, d’un manque, d’une absence. L’absence de la présence attendue et souhaitée d’un analyste supposé spécialiste. Si la question qu’une certaine orthodoxie propre à l’Anna Freudisme3 par exemple suscite : celle de l’analyse possible à condition de pouvoir s’appuyer sur une partie saine du moi pour faire alliance thérapeutique – le moi faisant référence à la capacité qu’a le sujet de percevoir l’existence de ses troubles – si cette question donc ne se posait pas pour moi, une autre pouvait survenir : comment proposer à un sujet qui se situe hors discours, dans le sens où le langage n’a pas pris corps, une présence qui opère dans le champ de la parole ?

Notre première rencontre, c’est-à-dire ma présence à Charles et à ses parents se constitue d’un manque initial, d’une présence sur fond de manque. Je suis présence en tant qu’analyste qui accueille Charles sur fond d’absence du spécialiste attendu.
Prêt à prendre aussi la place d’objet énigmatique ! C’est bien cette absence, ce manque qu’il me faudra soutenir face aux sollicitations de savoir, de réponses espérées des parents. Il me semble toucher là à cette dimension de l’analyse qui situe le transfert, présence de l’analyste, comme condition de l’analyse mais simultanément fermeture de l’inconscient. D’emblée Freud pose la question du transfert comme ce qui interrompt la communication de l’inconscient. Encore faut-il que de l’inconscient il y ait, c’est-à-dire d’avoir affaire à un sujet que la parole divise et dont la position de sujet s’articule dans une dialectique propre à ce que Freud décrit dans la verneinung. Pour qu’il y ait behajung, un jugement d’attribution il faut une ausstossung, une expulsion hors du symbolique, dans le réel, de quelque chose dont il ne restera qu’un signe, une trace. C’est à partir de ce signe moins, d’un manque que les choses vont pouvoir compter dans la pulsation absence/présence. Pour le sujet autiste la constitution de cette trace n’a pas eu lieu, il reste dans un réel comme jouit par l’Autre. La pratique analytique s’en trouve évidemment subvertie. Si chez le névrosé c’est à travers son discours et ce qui lui échappe de son discours, ses achoppements que sa vérité se manifeste, chez l’autiste il s’agira de décompléter l’Autre. Et c’est à cette place de décomplétude qu’est convié l’analyste. Donc la question ne sera pas d’attendre qu’un transfert s’instaure mais de soutenir une place à la fois de suppléance et d’Autre troué, creux.

Cette fermeture de l’inconscient et donc cet impossible à vivre la décomplétude de l’autre c’est bien ce qui est visé dans la demande des parents dans le sens où la question posée par l’énigme du comportement de Charles appelle une réponse qui suturerait la plaie ainsi ouverte. Cette plaie, l’analyste ne la suture pas, il en est le témoin dans sa présence. C’est donc une fonction de ratage qui est au centre de la répétition analytique comme le souligne J. Lacan dans le séminaire XI (analyse et vérité).Ce que je vais donc offrir comme présence aux parents, à Charles, se constituera à partir de mon impuissance à répondre à leur demande, sur fond d’absence. Présence/absence qui permettra une certaine rencontre qui sera eutuchia ou dustuchia selon que la rencontre avec l’objet énigmatique, tel que le tableau d’Holbein le révèle, et tel qu’en sa position étrange l’autiste se place, permet la prise en compte du réel du sexe et de la mort comme ce qui nous constitue sujet barré ou “mal barré”.J’accueille Charles, non pas comme objet d’investigation que je devrais observer, comprendre, analyser, mais comme sujet, appelé comme tout humain à entrer dans le champ de l’Autre. J’accueille Charles, j’accueille ses parents. De ne pas répondre à la demande s’ouvre un champ de parole. Après avoir évoqué les problèmes de Charles, les parents disent leur propre difficulté, ce qui a posé problème pour eux depuis Charles et avant lui.

Au fil des séances, les parents témoignent que Charles évolue et manifeste sa joie de venir aux entretiens. C’est au cours de la troisième séance que la mère dira qu’elle se demande toujours si ce n’est pas de leur faute à eux parents, si Charles est comme ça. Car le temps de grossesse n’a pas été facile pour elle. Il semble en effet que son mari ait développé un délire de jalousie qui le faisait douter de sa paternité au point qu’il passa à l’acte sur sa femme en essayant de l’étrangler. À la suite de cela, madame X eut plusieurs fois envie de se planter un couteau dans le ventre avec l’intention de tuer dans l’œuf le “fruit d’un monstre”. Charles, à l’évocation de ces paroles, pleure.
Lors d’une autre séance, elle dira qu’elle n’a pas pu donner le sein à Charles malgré l’insistance des sages-femmes qui lui assuraient “que ça devrait lui être facile vu sa formation dans le domaine et que ça ferait le plus grand bien à l’enfant”. Mais Charles était pour elle comme un étranger ! 

 

Charles : “l’être-ange” des parents
Charles se constituait donc dans le discours comme l’étranger. Étranger à la paternité de monsieur X, étranger à la mère. Et d’un être-ange il sera aussi question dans la suite des entretiens. La question de la paternité supposa pour le père “un Autre Père” qui est au cieux engendreur de Charles. Charles se constituant comme enfant messianique sacrifié par un Père céleste pour la propre rédemption des parents. En effet son “symptôme” aura comme fonction de leur faire gagner un paradis de par les souffrances qu’ils endurent à avoir un fils comme lui. Vivre avec Charles est comme une expiation. Ce fut aussi l’occasion pour le père de dire que la question qui l’agitait jusqu’à ses dix-huit ans était de savoir qui était son père. Sa mère en avait gardé le secret jusque là, le lui révélant à sa majorité. Jusqu’alors il pensait son père mort et pensait être le fruit de la faute et de la honte de sa mère qui avait commis le péché de chair, qui plus est hors mariage. Monsieur X se compare alors à Charles ayant été comme lui un enfant enfermé, muré dans “un silence sans nom” et n’ayant pas parlé jusqu’à l’âge de quatre ans. Ainsi du doute sur la question de qui était son père, il est passé au doute sur sa propre paternité.

C’est à l’évocation de cette souffrance que nous voyons Charles s’approcher de son père et lui caresser la joue. Comme pour lui signifier qu’il l’adopte ! Parlant de ce sentiment de n’être rien et de naître de rien, de cette culpabilité d’être le fruit du péché, monsieur X dira que le choix du prénom de Charles était lié au grand homme que fut De Gaulle. Madame B embraiera à la suite en disant que c’est elle qui a choisi les deux autres prénoms : Matthieu comme l’évangéliste et Gabriel comme l’ange messager qui annonça à Marie sa conception divine. Charles est un “être-ange asexué” !Au fil des entretiens se dessine le dessein des parents quant au destin de Charles ! Enfant imaginaire qui pare à toutes les blessures et à tous les manques, enfant réel dans la nudité la plus extrême qu’il faut orthopédier, appareiller, restaurer, pure image qui n’a pas pu s’incarner, sujet absent de son corps, “verbe encore pas en-corps”. Charles Fils d’Un Père, fils d’une mère non-femme, non désirante. Ange lui-même que la sexualité n’atteint pas, ni le désir. Rédempteur, Sauveur il est Roi de la famille et trône comme “saint homme” à défaut de “synthome”. Cette qualité d’enfant-roi sera évoquée avec une certaine jouissance par les deux parents montrant ainsi la place spécifique qu’il occupe en incarnant tout leur amour idolâtre pour lui. Celui qui retient toute leur attention et tous les regards.

Du regard il s’agira aussi. De celui que les parents portent sur lui en tant qu’énigme de cet enfant réel déchu de tout ce qui fait que l’infans qui n’accède pas à la parole fait resurgir le mythe d’un enfant-roi “hors temps, hors génération”. Dans le regard des parents il semble que Charles prenne la place de “l’objet a ou plus précisément il est “la subjectivation du petit a comme pur réel”4. De l’en extraire permettrait aux parents de se poser la question de leur manque. Charles confondu dans le tableau avec les objets de la réalité se confond lui-même dans l’image et ne peut “ex-sister” en tant que sujet. Comme voué à n’être qu’une tache au point tychique d’une rencontre d’un réel impossible à symboliser, se présentant donc comme trauma. Il fait tache, comme quelque chose qui insiste et tourne en boucle, comme cet objet que l’enfant autiste fait tournoyer sous son regard et dont il ne se “dé-tache” pas. Il fait remplissage et ne permet pas au sujet de se repérer comme différent du tableau. Si le tableau d’Holbein nous donne à voir “quelque chose qui n’est rien d’autre que le sujet comme néantisé sous une forme qui est à proprement parler, l’incarnation imagée du moins-phi de la castration…5” Charles aurait-il tâche d’effacer la tache, c’est-à-dire d’ôter la question même de la castration en faisant dans le tableau de famille office de leurre. Comme si, pour en revenir au tableau d’Holbein, il suffisait d’ôter la présence de l’objet énigmatique pour que la question du sujet dans le tableau et la question sur la réalité et le réel soient éradiquées

 

 

Le point de vue des parents
Charles est donc en place de Rédempteur omniprésent et omnipotent. De cela madame X parlera : “même si je travaille il est toujours là, il occupe mes pensées tout le temps”. Le regard que portent les parents sur Charles ne s’adresse pas à l’enfant réel mais à l’enfant mythique, étrange.

Ses parents l’enferment dans leur savoir sur lui, comme le feront les spécialistes. Le père sait ce qu’il faut faire et s’occupe de lui, le soigne, cherche à le réparer. Charles occupe la place qui comble le manque de leur parent, objet fétichisé. À être toujours sous leur regard il vient à la place de l’ouverture obtenue par l’extraction de l’objet a. Du coup on ne le voit pas comme sujet. Il se tient à cette place où le fantasme devrait prendre la sienne. D’ailleurs chez les parents point de fantasme ni désir énoncé. Dans l’absence du regard de l’enfant autiste ce que l’on voit finalement c’est ce regard omniprésent des parents sur lui comme objet qui pare à toute question du sujet : il faut le guérir, le rendre normal. Les parents viennent voir un spécialiste, ma tâche sera de m’extraire de ce champ de “ça voir”, de changer d’angle, de déplacer la rencontre vers un autre point de vue où le sujet, comme l’objet anamorphique, pourra apparaître : énigmatique.

Charles, au dire des parents manifestait donc son plaisir à venir aux séances. On pouvait remarquer qu’il évoluait aussi. Mais ces rencontres dépossédaient le père d’un savoir, car nous n’y étions en fait pour rien dans l’évolution de Charles. Ceci amenait le père à se poser la question de “qu’est-ce qu’un père ?” et de cela il n’en savait rien. Il reconnaissait qu’il ne pouvait être père avec Charles que sur le modèle d’une mère, la sienne. Cette question est restée sans suite, monsieur X m’informera de son départ en Angleterre avec son fils pour que soient prodigués à Charles des soins en caisson hyperbare avec apport vitaminique intense. La question était close, leur point de vue était l’angle-taire du sujet.

Arrêt sur image donc. Il ne reste plus que cet objet énigmatique qui me confronte à la dimension de mon travail et à mon éthique, castration d’un désir d’aller plus loin, respect de la décision des parents qui n’ont certainement pas d’autre alternative. Espérant simplement que cette rencontre ait fait brèche, comme un point de re-père pour chacun.

 


(*1) Objet flottant non identifié.
(*2) Méthode Teach
(*3) cf notamment : techniques de psychanalyse de l’enfant - conversations avec Anna Freud (Privat).
(*4) Jacques Lacan, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
(*5) Jacques Lacan, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.2, collection points essai, éditions Le Seuil.

Hans Holbein Élision de l’objet énigmatique :

 

 

 l' objet anamorphique se révèle en opérant un déplacement par rapport à l'axe perpendiculaire du tableau



2SEXUALITE ET HANDICAP

INTERVENTION A UNE TABLE RONDE SUR LES QUESTIONS DE LA SEXUALITE ET DU HANDICAP
à l'I.R.T.S de METZ - Ban St Martin (Institut Régional des Travailleurs Sociaux ).

 

Plutôt que de parler des problèmes techniques liés à l’usage de la sexualité, de ses emboîtements et de ses boitements - je parle évidemment de ce qui se dit de l’impuissance, de l’éjaculation précoce, des difficultés pour une personne handicapée de se mettre en position pour faire l’amour , des conséquences des rapports sexuels non protégés : MST, procréation etc - je préfère vous apporter le regard singulier qu’apporte la psychanalyse sur la question de la sexualité.
A vous de « voir » comment un regard permet d’avoir une écoute différente lorsqu’un homme ou une femme, handicapée ou non, vous parle de sa sexualité et de ce qui pose question pour lui ou pour elle -

 

Le mot « sexe » a de nos jours et depuis qu’une libéralisation sexuelle et des mœurs sont prônées avec force – trouvant son apogée dans la formulation dite révolutionnaire datée de 1968 : « Il est interdit d’interdire » - une connotation liée à une jouissance de droit sinon obligatoire !
Tout le monde a droit à la jouissance et la norme est que tout un chacun doit jouir !
Ce qui serait le pendant de la formule « il est interdit d’interdire ». Notons au passage cet impératif d’une censure de l’interdit.
Mais comment prôner la liberté si la liberté même de l’interdit est d’emblée interdite ?
La jouissance se fait ici même Maître Absolu. Il faut lui obéir, lui être soumise.
Mais d’où cela est-il venu ? (et particulièrement en 1968!).
Historiquement on peut repérer un lien qui a été fait entre classe sociale soumise et laborieuse d’avec la répression sexuelle. Ce fut l’espoir même de certains psychanalystes dissidents de Freud de remédier à la soumission des classes laborieuses en promulguant une libération sexuelle. L’idée était que la société capitaliste canalisait l’énergie sexuelle des masses en les faisant travailler et donc produire. Si de surcroît celles-ci produisait aussi des enfants pour servir le système alors on encouragerait aussi la reproduction. La sexualité était normativée dans ses fins : la procréation au service d’une société capitaliste permettait d’avoir à disposition une main d’œuvre disponible et pas chère.
On remarque que pour les religions catholiques et protestantes, toujours à la lisière des pouvoirs - quand elles ne sont pas introduites au sein même de ceux ci - la sexualité ne devait pas être référencée à la jouissance mais à la conservation de l’espèce et être encadré par le sacrement du mariage.

Et c’est bien ce qu’il s’agit d’endiguer : la jouissance. Le péché ayant été interprété comme une consommation abusive de l’acte sexuel pour le plaisir.
L’éducation, la médecine vont être tributaire de cet encadrement de la jouissance par la loi.
Ainsi il faudra pour l’éducateur canaliser les forces sexuelles pour le travail et le sport.
Les médecins, les éducateurs, les religieux vont prêcher les vertus de l’effort sportif ou intellectuel pour canaliser, fatiguer le jeune adolescent aux prises avec les forces obscures de la sexualité.
La sexualité est donc vu dans ce cas comme pouvant concourir à la déstabilisation d’une société productiviste et industrieuse. L’énergie qu’elle est censé contenir doit être récupéré aux fins d’un productivisme chevronné ou d’un idéal qui soutient le lien social.
C’est ainsi, par exemple qu’un médecin psychanalyste marxiste, Wihlelm REICH émit l’idée que la cause des névroses étaient dû à la manière dont la société occidentale obligeait de par sa structure à la répression de la sexualité et il milita pour une libération de l’orgasme.

Tout cela fut concomitant de la libéralisation des mœurs qui voulait porter un coup fatal à toutes les religions du Père et à ses avatars tels les sociétés et systèmes de type patriarcales.
Le Père dont il est question ici est proche du père de la horde primitive dont parle Freud : celui qui fait la Loi, qui possède toute les femmes et à qui les fils sont soumis. Le père jouisseur donc ! C’est mettre de côté l’idée pour Freud, suite à sa mise en place de ce mythe, que pour lui le père symbolique c’est le père mort.
Ce que l’on voit ici, c’est que la sexualité est abordée en terme d’énergie qui si elle est soustraite au plaisir sexuel, à l’orgasme peut être récupéré pour être au service du travail ou du sport, eux-mêmes agent de lutte contre la jouissance sexuelle. Mais en même temps, si cette énergie reste inemployée dans le travail ou dans l’acte sexuel, elle devient, pour certains médecins une source de névrose. Nous trouvons cette idée déjà chez Hippocrate à qui nous devons le terme d’hystérie – maladie de l’utérus.
Il y a certaines pratiques médicales ou thérapeutiques qui consistent d’ailleurs à conseiller à ceux qui souffrent de symptômes dont on ne connaît pas la cause de se libérer sexuellement en rencontrant des partenaires sexuels.
On essaie donc de maîtriser la sexualité :
· Soit en employant son énergie à des fins de travail, de lien social
· Soit en s’en faisant son allié en prescrivant sa consommation salvatrice

Le problème est qu’aucune réponse n’a jamais apporté la satisfaction escomptée.
D’ailleurs que lisent les journaux qui s’occupent de sexualité : cela parle toujours des difficultés de rencontre et des difficultés à jouir. Cela dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la sexualité humaine.

- Pour les hommes, les vrais, si ça ne va pas c’est surtout à cause des femmes qui se refusent et du coup leur refuse leur plaisir. Sinon à trouver toujours des femmes consentantes à leur donner ce qu’ils attendent

- Pour les femmes, c’est que les hommes ne pensent qu’à ça, ne les comprennent pas, etc...

Alors tout le monde a droit à la jouissance mais il semble bien que jouir ça ne va pas de soi non plus.
Or la jouissance comme la sexualité ça ne pose de questions qu’à l’être humain.

Un animal, a priori, ne se pose pas la question de « qu’est-ce qu’être une femelle ? » ou « qu’est-ce qu’être un mâle ? » il suit son instinct et c’est tout ! Par un jeu de captation imaginaire, il répond à l’appel de la femelle et la séduit en déployant un luxe d’apparat et de démonstration d’attributs en réponse à l’appel de celle-ci.
Chez l’être humain, c’est parfois l’inverse. La femme, par ces artifices de parure fait signe à l’homme, qui lui se pare d’attributs de puissance. Mais chacun au delà des captations imaginaire se retrouve confronté à une question épineuse de « qu’est-ce qu’être une femme ? » et qu’est-ce qu’être un homme ?

Et puis apparaissent des questions que seuls les êtres humains se posent :
- l’autre m’aime t-il ?
- Que deviendrais-je sans lui ?
- Celui ou celle qui me complétera existe t-il ou elle ?
Autant de questions « qu’à priori » les animaux ne se posent pas !

Alors peut-on parler d’instinct sexuel chez l’homme ?
L’instinct c’est ce qui détermine une conduite ou un comportement.
Les oies grâce à leur instinct gagne l’équateur à l’approche de l’hiver. Elles ont une boussole dans la tête, c’est inné.

Mais l’homme ? Comparé à tous les animaux c’est bien le plus démuni : pas d’instinct, peu d’inné mais par contre beaucoup à apprendre.
Même un plan sexuel, on voit que l’instinct fait défaut : qui sait vraiment s’y prendre avec le sexuel ?

Or qu’est ce qui fait la différence entre un animal et l’homme? Déjà, on peut dire que sur le plan de l’instinct, de l’inné, l’animal est mieux loti.
Mais encore ? Est-ce la communication, non, les animaux communique entre eux !
Ce qui fait la différence c’est l’ordre symbolique auquel l’homme est soumis. C’est que l’homme parle et que pour parler il faut qu’il s’inscrive dans cet ordre symbolique. Or cet ordre symbolique qui le fait « être parlant » implique que ce sont des mots qui vont représenter des choses, des idées, des désirs. Mais pour que ces mots représentent des choses il faut bien accepter que cette chose dont on parle soit absente de fait. On ne peut représenter que ce qui n’est pas réellement là : le mot n’est pas la chose.

L’ordre symbolique n’est pas le réel. Ce qui fait que, même lorsqu’on parle de la réalité, on ne peut qu’être subjectif.
Or nous sommes, nous autres, humains, des êtres de représentations, incapables que nous sommes, parce que parlant, de vivre le réel et donc d’être « naturel ».
Le réel comme le propose J. Lacan est un impossible à dire. Or la jouissance, c’est du réel dont je ne peux rien dire. La parole, l’ordre symbolique vont me donner la possibilité de cerner cette jouissance.
L’enfant par exemple, dont l’étymologie du mot infant signifie « celui qui ne parle pas » se trouve être au prise, et avec ce réel, et avec cette jouissance dont il ne peut rien dire, qu’à signifier parfois, à travers des symptômes que l’on peut parfois déchiffrer, que cela ne va pas.

S’il y a un traumatisme chez l’enfant, c’est bien cette rencontre avec cette jouissance dont l’enfant ne peut rien dire. FREUD l’a pressenti quand il disait que ce traumatisme est toujours sexuel.
L’ enfant est aussi au prise avec la jouissance de l’autre, quand l’autre, par exemple, à qui il fait appel par ses cris, ne répond à ceux-ci que dans le registre du besoin oubliant que dans le cri, il y a aussi appel, demande d’amour et de reconnaissance adressé à l’autre.
D’ailleurs l’enfant, à qui on n’adresse pas les réponses de nourrissage ou de soins, ne voyant en lui qu’un réceptacle de nourriture gavante, finit par dépérir. Ce que montre l’enfant, c’est que répondre aux besoins vitaux ne suffit pas. Déjà dans le cri, il y a demande d’amour. Désir d’être aimé non pas comme « objet à croquer » pour les parents mais comme sujet séparé de la jouissance dévorante des adultes, différent de cet objet idéal, qui viendrait colmater le manque des parents, leur angoisse. De cet écart entre l’enfant qui comblerait le manque des parents et de cet enfant qui peut se repérer par rapport à leur manque, à leur désir naît le sujet humain parlant. Car si l’enfant se vit comme indifférencié, comme objet qu’il faut par exemple simplement nourrir, il perd alors sa qualité de sujet et meurt. C’est ce qu’a montrer la malheureuse expérience de l’empereur Frédérique II.

De l’écart entre le besoin et la demande naît le désir- sur fond de manque à la recherche d’un objet aimé et perdu qu’on essaie sans cesse de retrouver. Et c’est bien parce qu’il y a manque que l’enfant peut accéder à la parole.
Si l’autre me comble et si je comble l’autre alors il n’y a rien à dire, rien ne nous sépare et l’un se confond dans l’autre.

C’est ce que me disait une mère d’enfant autiste : « même quand il n’est pas prés de moi, que je travaille, il occupe toutes mes pensées. »
Cet enfant de trois ans ne parlait pas. Cet enfant avait pour la mère fonction de combler un vide, un manque, sans d’ailleurs qu’envers son mari il ne soit question de désir, au contraire. Cet enfant comblait un trou. Il n’y avait pas de parole qui puisse représenter ce qui faisait manque et désir. Parler c’est au fond assumer la distance entre l’objet censé combler le manque et l’impossible à vivre cette jouissance.
L’être humain, du fait que parler c’est aussi vivre cet écart, est par là divisé. Divisé entre un vouloir conscient et un désir inconscient . L’animal n’est pas divisé, il fait corps avec le monde, il en jouit. L’être humain est de culture, il n’est pas de nature, l’ordre symbolique de la parole est là pour le lui rappeler. Or Corps et Parole sont intimement liés et l’on sait que le corps est langage, qu’il est lui-même inscription symbolique du sujet.

C’est le cas pour l’hystérique qui se plaint de maux de corps alors qu’il s’agit de mots inscrits dans le corps. Mais le corps de l’hystérique ne concerne pas le corps médical qu’elle dépossède d’un savoir : le médecin non averti ne sait que faire face à ces douleurs qui ne cèdent à aucun traitement.
Et pourtant l’hystérique qui, par exemple se plaint d’une cécité alors qu’un ophtalmolgue ne verra pas de lésions, finira par découvrir en analyse « que de sa sexualité, elle ne veut rien en voir, pas voir çà – cette réalité du sexe, du manque, du désir et de la mort » FREUD révèlera que le dire du symptôme hystérique sera toujours en lien avec la sexualité.
Le symptôme se révèle là comme un compromis entre les exigences du surmoi et une jouissance inconsciente. Le moi pâtit là où l’inconscient jouit. Le symptôme serait en quelque sorte comme ce qui échappe comme dette à payer au symbolique, l’inconscient s’accroche à la jouissance. C’est que la jouissance trouve ses voies là où on ne l’attend pas : dans les symptômes névrotiques ou dans l’œuvre et l’accomplissement avec d’autres et c’est la sublimation. FREUD démontrera que la champ du psychosexuel n’a rien à voir avec des données biologiques ou avec un instinct sexuel . Les pulsions sexuelles sont l’effet dans le psychisme de la relation à un autre être humain parlant et désirant. De plus, FREUD soupçonne une parenté psychique entre la satisfaction obtenue dans l’acte sexuel et celle obtenue par sublimation des composantes de la pulsion inutilisable par la génitalité et c’est grâce à cette sublimation que sont accompli les activités culturelles.
Pour la psychanalyse, rien ne témoigne au plan psychique, c’est-à-dire dans l’articulation de sexuel et de l’inconscient d’un instinct sexuel ou d’une détermination d’un instinct sexuel qui porterait naturellement vers un partenaire sexuel adéquat.

Rien non plus qui amène l’être humain à se définir simplement et naturellement par rapport à son sexe ou à celui de son partenaire.
Le sexuel de FREUD est intrinsèquement lié avec le fait de la parole et le fait que l’être humain est divisé : il y a le « moi conscient » et « le sujet inconscient ».
L’être humain est en prise avec la langage et avec le sexuel. Ce qui fait que jouir pour l’être humain ne va pas de soi.

Par le fait même du langage et de l’ordre symbolique des parties du corps non sexuelles au départ sont investis sexuellement. Ainsi, des symptômes ( des aphonies, des paralysies, des troubles de transit ) vont traduire les désirs inconscients qu’ils réalisent d’une manière détournée.
A travers les symptômes, à travers les échecs de la vie amoureuse et de la sexualité, chaque sujet traduit les impasses ou les satisfactions de son désir inconscient.
C’est dans l’écoute de ce que chacun traduit, à travers la sexualité, de son impossible rencontre avec l’autre, de son dysfonctionnement sexuel – parfois parlé en terme mécanique – que nous pouvons entendre ce qu’il en est pour chacun ( handicapé ou non ) de sa difficulté à se situer comme sujet humain, appelé à la parole, appelé à entrer dans un ordre symbolique et à ne pas être comme l’animal dans l’acte pur.
Ainsi pour la psychanalyse l’être humain ne peut se situer qu’à trouver sa place dans un ordre symbolique qui lui préexiste et qui instaure la loi dans la sexualité. Ce qui pose comme corollaire que la manière dont chacun se situe en tant qu’être sexué dépend de son inscription dans l’ordre symbolique.

Le fou, celui qui justement, avec le langage ne s’y retrouve pas dans le discours est celui qui n’a pas pu lier le sexuel avec le symbolique. Il est corps, corps signifiant même, mais pas corps social référé à la parole et à la loi . Il est corps joui et jouisseur mais sujet en souffrance « victime » d’une jouissance dérégulée qui l’assaille comme du dehors .

L’accès à la parole qui régule la jouissance est lié à l’œdipe par l’entremise de la métaphore paternelle qui donne à chacun accès à sa sexualité.
La question de la sexualité pour l’être humain est une question qui n’a pas de réponse univoque et valable pour tous.
Elle est liée à la manière dont chacun se débrouille avec la fait d’être sujet humain parlant et donc sujet divisé.

Il est parfois plus aisé de parler de handicap là où il y a l’expression d’une impasse ou d’une difficulté à articuler le sexuel, la jouissance d’avec le symbolique.
Quant aux personnes qui se montrent en souffrance à ce niveau, s’agit-il d’appareiller leur sexualité afin qu’elle ne pose pas de problème à leur entourage ( risque d’avoir des enfants, risque de maladies sexuellement transmissibles) ou s’agit-il avant tout de les considérer comme sujet en souffrance, d’avoir à traiter avec une jouissance dérégulée et de leur offrir ainsi une écoute ?

Ecouter à travers leurs déboires amoureux, relationnels, sexuels, les questions qui se posent à eux et qui au fond nous concernent tous : à savoir qu’être un sujet humain, c’est pas si facile, que rien ne nous prédispose au bonheur. Que la rencontre avec un autre ça ne va pas de soi et que si ça ne va pas de soi, c’est bien parce que nous sommes, handicapés ou non, des êtres humains.

 

 

 


3LA LOI COMME FETICHE DU PERVERS

publié dans Actua-Psy N° 123 avril/mai 2004

et dans " l'évaluation sur le divan" Forum des Psys à Strasbourg



Poser des limites ! Grande préoccupation de nos concitoyens en ce début du 21ème siècle face à l’angoisse que l’insécurité dans laquelle nous sommes supposés vivre fait surgir.
Le paradoxe en effet est grand qui voit monter ce sentiment alors que nous sommes à l’ère de toutes les assurances vie, vieillesses et promesses de longévité si ce n’est d’éternité.
La circulation de l’information, la manipulation ou l’utilisation perverse de cette dernière ainsi que les moyens de communications à notre portée ne sont peut-être pas sans effet sur cette perception d’une réalité dangereuse. Rien n’est moins certains que vivre aujourd’hui est moins rassurant qu’hier ! Mais à l’heure ou les mythes s’obstinent à vouloir rejoindre la réalité cette vision de fin du monde en fait partie. Espérons seulement qu’elle aura les effets d’une apocalypse, c’est à dire ceux d’une révélation, au sens d’un dévoilement de quelque chose qui était là et qu’on ne voulait pas voir. Nous sommes déjà là plongé dans le discours analytique !

Serions-nous donc de pauvres aveugles, tel Œdipe, marchants à tâtons? Mais que refusons nous donc de voir, de comprendre, d’entendre d’accepter ? Est-ce bien de cela qu’il s’agit d’ailleurs ?


" A qui veut-on enseigner la sagesse?
A qui veut-on donner des leçons?
Est-ce à des enfants qui viennent d'être sevrés,
Qui viennent de quitter la mamelle?
Car c'est ,précepte sur précepte,
précepte sur précepte,
Règle sur règle, règle sur règle,
Un peu ici, un peu là. -
Eh bien! c'est par des hommes aux lèvres balbutiantes
Et au langage barbare
Que l'Éternel parlera à ce peuple.
Il lui disait: Voici le repos,
Laissez reposer celui qui est fatigué;
Voici le lieu du repos!
Mais ils n'ont point voulu écouter.
Et pour eux la parole de l'Éternel sera
Précepte sur précepte, précepte sur
précepte
Règle sur règle, règle sur règle,
Un peu ici, un peu là,
Afin qu'en marchant ils tombent à la renverse et se brisent,
Afin qu'ils soient enlacés et pris. "

 

Esaïë 28 : 9-13

La loi comme fétiche du pervers ?
C’est la question que je me pose ne serait-ce qu’en observant par le trou de ma lorgnette psychanalytique ce que le pervers dément de la castration dans l’usage qu’il peut faire de la loi.
A y regarder de près, le pervers nous montre que nous sommes peut-être bien tous concernés par ce qu’il nous donne à voir ou à ne pas voir. On connaît le rôle de la pulsion scopique chez le pervers.
N’oublions pas non plus, que la névrose pour Freud est le négatif de la perversion. N’est-ce pas à entendre de la même manière que le négatif dans le processus photographique révèle le positif ? Il suffit de regarder un négatif sous un certain angle pour voir l’image en positif.
En effet, comment ne pas constater que dans nos conduites névrotiques nous ne sommes pas parfois un peu pervers (un peu, beaucoup, passionnément ?).

Je propose d’explorer comment la loi peut se constituer comme fétiche qui pare à la castration. Comme une parade à celle-ci et qui ferait office de leurre de la castration. C’est un peu comme pour le « canada-dry », on en croirait mais ça n’en est pas! ( Il s’agira alors de savoir de quelle loi nous parlons.)
Le fétiche dans la perversion semble venir à la place d’un vide central : le manque de pénis de la mère. Le fétiche est un leurre qui assure au pervers le moyen d’échapper à la question de la castration, qui pourtant l’attire comme un vide central. Mais comme pour le névrosé obsessionnel, lequel se castre psychiquement pour donner le change à la castration d’une jouissance d’être le phallus parfait de l’Autre, le pervers peut user de la loi pour en jouir.

Jacques Alain-Miller rappelle que « dans la perversion, la défense prend la forme de la fétichisation de la jouissance. Le pervers pas moins que le névrosé l’Autre le sépare de la jouissance ». ( clinique ironique « trois textes sur les psychoses )

 

Fétichisation de la jouissance-fétichisation de la loi ?

Comment alors ne pas être assez pervers pour ne pas renoncer à se travestir avec les oripeaux de la loi, comme parement et parade à la castration, et s’en montrer le représentant. Ainsi rendu maître le « Père-vers » asservira d’autant mieux ceux qu’il aura réduit à la condition d’esclave de sa jouissance, autant que lui est asservi à celle-ci.
C’est peut-être en quoi le pervers et l’usage pervers de la loi peuvent nous enseigner sur ce que signifie la loi. Cela nous amènera à voir en quoi le trajet de Lacan concernant la loi du père et son élaboration du concept de la métaphore paternelle telle que la relate brillamment jean-Claude Malleval « La forclusion du Nom-Du-Père – Seuil » rejoignent ces questions.

La question de l’origine se pose alors! Peut-être même en parallèle de ce qui constitue le fantasme d’une scène originelle qui nous rendrait auteur de notre propre conception - d’où l’on entr’aperçoit la dimension « inces-tueuse ».

   

De l’origine de la loi !

De qui s’origine la loi? Question fondamentale qui, selon la réponse que l’on donne, nous fera l’incarner, nous permettra d’en être les représentants, ou nous entraînera dans la masochique jouissance de nous y soumettre et/ou de l’imposer.
Historiquement et dans ce qui fonde notre culture judéo-chrétienne, la religion du père par excellence, c’est environ en 1500 av.J.C. que l’on trouve les fondements même de ce qui sera la loi supposée donnée par Dieu. La loi s’origine de Dieu! Rappelons pour mémoire que notre code civil, malgré la révolution de 1789, a retenu l’ensemble des règles qui régissait les relations entre les hommes contenu dans les textes de cette époque. Quels sont ces textes?
Ce sont ceux que l’on trouve dans le pentateuque, les cinq premiers livres de l’Ancien Testament que l’on attribue à Moïse. Et c’est notamment dans l’Exode qu’est relaté l’évènement où Dieu prononce les paroles concernant les lois et où il les inscrit de son doigt sur les tables de pierre (exode 20, Exode 31:18).

 

Fonction de la loi
La fonction de cette loi est multiple. Elle désigne la culpabilité de l’homme, elle ne peut, même par sa stricte observance, justifier quiconque, elle ne fait qu’augmenter l’offense et la culpabilité. Point de salut sans la grâce, c’est-à-dire sans accepter qu’on y est pour peu dans le fait d’être libre du poids de la loi et de son corollaire le péché. Si celui-ci est un « manquer le but » comme le suggère le texte, le péché ne s’introduit que par la loi énoncée (cf. épître de Paul aux Romains) et signe l’impossibilité de l’homme, par l’observance de la loi, d’accéder à la félicité mais bien au contraire à s’en faire l’esclave.
Le péché qui indique une transgression et « un manquer le but » concerne initialement l’ordre de ne pas toucher au fruit de l’arbre de connaissance du bien-et-mal. Le diable (du grec diabolos, celui qui divise) fait dieu menteur lorsqu’il répond à Ève « Vous ne MOURIR mourrez pas! Car Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant bien-et-mal » (genèse 3 : 4-5).
La transgression initiée par la femme est liée au fait pour l’homme de ne pas assumer la différence et de se faire semblable à l’auteur de la vie et de la loi. L’ordre de YHWH de ne pas toucher au fruit de l’arbre de la connaissance du bien-et-mal, se révèle être plus un avertissement lié au libre arbitre de l’homme qu’une mise à l’épreuve. L’étude serrée du texte indique qu’il y a chez l’homme cette tentation de céder aux « vertus » leurrantes de l’imaginaire en sombrant dans l’abîme de « l’enfer-mement », ou si l’on préfère de l’aliénation en l’Autre, comme auteur de notre identité, ou simplement comme si l’autre, (notre Dieu ) était nous. L’altérité présume la différence, « YHWH-je suis ce que je suis- » insiste à préserver l’ordre de la différence, pas d’ordre sans différence. Le Dieu de la bible est un Dieu de l’ordre et s’oppose en cela aux autres dieux du paganisme qui, dans leurs célébrations orgiaques ou dans leurs pratiques mystiques, invitent à retrouver le chaos originel, la fusion créatrice de l’origine. C’est évidemment - dans cette invitation à ne pas succomber à la tentation de l’Une- jouissance, de « se faire comme », - l’invitation à considérer l’altérité de l’autre sexe.

 

De l’alter ego.

Isha, Ève, sera déclarée « os de mes os » par Adam ( Ish), l’Adamus (le terrien ou glaiseux), en français homme, substantif qui vient de humus, la terre en latin, dont le radical nous donnera : humilité. Ève est sortie de la côte d’Adam, ce qui dans l’expression de l’époque signifie qu’elle est comme un vis à vis, une côte-à-côte, bref, une alter ego.
La transgression dans le texte de la genèse se présente donc comme un gommage de l’altérité, elle suppose une identification à la puissance de Dieu, non à son Agape. Elle est aussi identification au Dieu jouisseur identifié à la loi, qui possède droit de vie et de mort. Mais dans le texte, ce n’est pas tant Dieu qui condamne que la loi elle-même ! La loi est ici phallus, elle donne vie ou mort et se réfère à la jouissance. Quiconque l’observe ou désire l’incarner fait oeuvre de mort (c’est ce que signifie le Christ aux pharisiens.)
Or, toute notre éducation, mais aussi notre code civil, fonctionne selon les préceptes de la loi Mosaïque. L’idée par exemple d’élever ses enfants à la baguette est une interprétation du texte qu’il faut savoir manier la verge pour diriger ses enfants. Ces méthodes éducatives s’inspirent des Proverbes de Salomon (Proverbes 3 :11-12) repris dans les épîtres de Paul aux hébreux


« mon fils ne méprise pas le châtiment du seigneur,
et ne perds pas courage lorsqu’il te reprend ;
car le seigneur châtie celui qu’il aime,
et il frappe de la verge tous ceux qu’il reconnaît pour ses fils.

( Héb. 12 : 5-7 )


Une interprétation qu’il ne serait pas abusif de qualifier de perverse justifie la nécessité de frapper pour bien élever ses enfants. Il est d’usage de dire par exemple qu’il faut donner une bonne correction comme le recommande aussi à sa manière l’Ecclésiaste. Cela peut s’entendre dans le sens de corriger le tir . Mais c’est le sens « d’ une bonne correction », comme « la bonne fessée » que l’éducateur inflige pour se faire obéir, qui a été retenue. C’est oublier que la verge du berger, si elle sert à frapper, c’est pour rediriger la brebis qui s’égare. Elle aide à remettre celle-ci dans la bonne direction. Elle est en quelque sorte un indicateur du « bon sens ».
Voilà un exemple de ce que peut être l’usage pervers de la loi. Or, cet usage est lié à une jouissance et un savoir qu’on a sur l’autre. L’enfant par excellence est la personne qui se prête le mieux à l’acte pervers de par ses facultés à se faire l’objet de l’autre. Le pervers interprète cette disposition de l’enfant comme un consentement. Le pervers, à l’entendre, ne fait qu’enseigner l’enfant sur sa jouissance. Malheureusement, il nie ce qui le différencie en tant qu’adulte avec l’enfant dans son rapport à la jouissance. Le pervers dément ici-même l’altérité.

 

Du démenti.

Dans son rapport avec l’autre sexe il dément ce qu’il entrevoit chez la femme qui indique que le pénis manque. Ce qui l’initierait alors à ce qui pourrait en être de la question sur la castration. Le pervers masque cette référence vide par le démenti et la phallicisation du fétiche. Il est trop facile de voir dans le fétiche uniquement la chaussure à talon ou le porte jarretelle. A brandir la loi, ou plutôt la manière dont il s’en sert et en entraîne beaucoup à le suivre, le pervers s’évite la confrontation à une autre loi, telle que les écrits de Lacan nous invitent à y réfléchir, surtout les écrits tardifs où Lacan indique que « s’il y a à respecter un père c’est du fait que son désir est perversement orienté, c’est à dire fait d’une femme objet a qui cause son désir. (in Ornicar – RSI séminaire du 21/01/1975 .)
Mais nous y reviendrons. Considérons toujours ce qui dans nos mythes détermine l’origine de la Loi, d’où elle procède, nous voyons que se répète au fil de l’histoire telle que la relate Moïse, le même vœu de l’homme de se faire « en image de dieu », non pas son vis à vis, mais son double.
C’est ce que retrace l’épisode dit de la tour de Babel ( ce qui signifie confusion ou blablabla). La traduction « Blablabla » indique bien à quel point l’homme, qui s’approche de la divinité pour s’en faire son semblable, entre dans la confusion et que celle-ci se manifeste au cœur même de ce qui fait l’humain : la parole. D’ailleurs, le texte commence explicitement par cette phrase : « toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Ils ( les hommes ) exprimèrent ainsi leur vœu : bâtissons une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, faisons nous un nom » ( genèse 11/1-9). Ce vœu, de faire rejoindre la terre et le ciel, est le même que celui de se faire semblable. Il est vœu d’union hors des différences pour n’avoir qu’un seul nom. Or, le seul nom enviable est celui qu’on ne peut prononcer : figuré par le tétragramme YHWH « je suis ce que je suis » qui ne peut renvoyer, comme le souligne Lacan, qu’au réel : « dans l’expérience religieuse il ne s’agit que de rencontre, au sens de la Tuche, rencontre heureuse ou malheureuse (eutuchia ou dustuchia) avec un réel non symbolisable » - séminaire XI - les 4 concepts de la psychanalyse.
La confusion, le blablabla signe l’impossible rencontre du symbolique avec ce réel même. « Faisons nous un nom qui soit comme le Réel ! » auraient pu dire ces architectes de l’impossible. A moins d’atteindre à la « divine liberté du schizophrène, pour qui le symbolique est le réel » (cf. : J.A.MILLER), il n’y a point de salut. La tour de Babel c’est le refus du semblant, c’est le désir d’atteindre à la Vérité en ne parlant qu’une seule langue. Or la parole n’est que de semblant sauf comme on l’a vu, pour le schizophrène
.

 

Du sens du commandement

Les tables de la loi qui règlent la vie quotidienne des hommes entre-eux commenceront par cette invitation à ne pas avoir d’autre Dieu devant la face de l’éternel et de ne point se faire d’image, ni de représentation des choses qui sont en haut ou en bas et de ne point s’y asservir. Elle commande aussi de ne pas prendre le Nom de Dieu en vain (ce qui peut s’entendre comme une invitation à ne pas faire coller aux évènements du réel un effacement trop rapide de ce réel par le symbolique). Cette rencontre du réel, comme Freud le montre est rencontre avec un manque, ce que suggère aussi l’impossible à dire du nom de Dieu.
Les idoles ne seraient alors que l’effigie nostalgique de la plénitude, un rempart contre l’absence, des fétiches du vide, et ce n’est pas pour rien que les rites où l’on sacrifiait aux idoles se terminaient en orgie. Une fête du plein, comme un retour au fantasme de scène originelle.

Le commandement de ne point se faire d’image taillée et de ne point se prosterner devant elle vient bien avant l’interdit de meurtre et d’adultère et en souligne l’importance.
Le rappel de la loi, nous le voyons à l’origine, est invitation à ne pas céder aux artifices de la plénitude, mais à assumer le manque même de Dieu et de son nom. Ce n’est qu’une fois posé ceci que les limites qui garantissent le fonctionnement de la vie sociale sont données (et rappelées dans le Lévitique).

 

En quoi ceci fait enseignement pour nous actuellement?

Le texte de la genèse nous invite à prendre en compte qu’Adam se reconnaît non pas dans la ressemblance mais dans le fait que s’étant absenté de lui-même par l’effet d’un profond sommeil, il rencontre à son éveil un autre, un vis-à-vis au point même de ce qui lui manque. Le sommeil a permis l’extraction de ce qui l’aurait fait se vivre comme complet. De dire de quelqu’un qu’il est la côte est à l’époque métaphore d’ un côte-à-côte qui souligne en quoi « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». La vertu du sommeil, est par le rêve d’halluciner l’objet du manque, et de pouvoir le « retrouver » au réveil, de le nommer. Éveillé à son manque, l’homme reconnaît qu’en la femme est logé la question de son désir, de l’objet a. L’homme voit enfin dans la femme l’objet de son manque. Il n’est pas sans voir que la femme est os de ses os, chair de sa chair mais seulement à ce moment d’éveil qui suit l’extraction de ce qui était sa leurrante complétude. La nomination de Isha est au point même qui suit la décomplètude d’adam.
La sexualité ( étymologiquement section ) s’introduit donc de l’extraction, de la décomplètude. C’est ce que Lacan traduira comme « un non rapport sexuel ». L’invitation de l’Innommable est bien de prendre en compte ce « non rapport » de la sexualité, cette section en l’homme. C’est, en somme, un « ne pas céder sur le désir », car le désir s’origine du manque et cherche un objet qui fasse signe de ce manque sans jamais le combler. De structure l’homme est divisé, la nomination de l’autre sexe ne vient qu’au point d’un manque, de ce qui lui est ôté mais qui pourrait lui donner l’illusion de ne faire qu’un. L’homme est un mitsein, un être avec.
Plus tardivement dans l’histoire, à désigner la sexualité comme « perverse », les religions « du père » ont perverti le texte. Ils ont fait de la sexualité un plein, et ont identifié celle-ci au grand Pervers, le dieu Pan, ou Lucifer (ange de lumière). Si Lucifer est Ange de lumière, c’est qu’il est un plein de Vérité, c’est un Père blanc. Alors que le Dieu de la Bible, à ne pas se faire représenter se constitue pour l’homme comme l’ombre d’un doute.
Le péché est un savoir plein sur le bien-et-mal. Le pervers sait ce qui est bien pour l’autre et il veut son bien mais pour cela il le relègue au rang d’objet. C’est un « père vers l’autre, » trop proche de l’autre, contre l’autre pourrait-on dire.

 

D’une certaine énigme à supporter !

YHWH, lui est un sans nom, il est référence vide. Dieu n’est pas mort comme disent les philosophes il est absent. Il est marqué d’un blanc et reste sans réponse. Toutes les religions ou philosophies (sauf par exemple chez Socrate) essaient de répondre aux énigmes de l’univers, c’est ce qui d’une certaine manière et paradoxalement a perdu oedipe. Rappelons aussi que la représentation de la sphinge en volume est creuse.
Dieu invite l’homme à le rencontrer hors des théophanies mais plutôt là où il n’y a que « du vent », là où l’esprit de Dieu se meut comme le vent dans les roseaux . ( voir aussi Jean 3 : 8 - « Le vent souffle où il veut » le mot grec traduit par vent signifie aussi esprit, et encore Actes 2 : 2 - où pour parler de l’Esprit de Dieu Luc l’évangéliste s’exprime ainsi : « il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux » )
Le support de la vision pour croire ou le support des représentations invite à une position perverse qui comble le trou, il rend le Phallus consistant. Or, le phallus est vide, comme l’est la sphinge. Thomas qui reconnaît le Christ en voyant les plaies, sans saisir en quoi celles-ci sont la marque de ce qui a été, se fait reprendre par ce dernier. Le signifiant phallique aussi est vide, il n’est pas un plein du Nom du Père, mais le signifiant d’une béance.
Le père, s’il a droit au respect, est un homme qui orientera son désir vers une femme objet a qui cause son désir.

 

L’habit ne fait pas le moine !

Le dieu du pervers, en fait, risque bien d’être son surmoi, au sens ou Lacan définit aussi le surmoi comme étant un impératif de jouissance : « Le surmoi a un rapport avec la loi, et en même temps c’est une loi insensée, qui va jusqu’à être une méconnaissance de la loi. C’est toujours ainsi que nous voyons agir chez le névrosé le surmoi. La morale du névrosé est une morale insensée, destructive, purement opprimante, presque toujours anti-légale. Le surmoi est à la fois la loi et sa destruction. En cela il est la parole même, le commandement de la loi. Le surmoi finit par s’identifier à la figure féroce » ( séminaire 1 p.118, Le Loup!Le Loup!). Ce qui indiquerait que le pervers n’est pas sans avoir de surmoi comme le disent certains.
Notre société cible le pervers comme celui par qui tous les maux arrivent. Pourtant, la désignation promulguée du pervers occulte la question qu’il nous pose quant à notre propre perversion. Car à poursuivre le coupable, de la manière dont notre société actuelle le fait, dans un désir d’expurger le mal, cela ne fait que confirmer pour lui que le surmoi est jouisseur, redoublant par là la conviction que la castration n’existe pas. Cela masque ainsi que la question de la loi se règle avant tout au lieu du manque.
Les médias illustrent bien ce duo sado-masochiste du voyeur et de celui qui est vu, de celui qui est pris et qui croyait prendre. On voit le coupable, on le désigne comme on désignait autrefois le bouc. Bouc émissaire, comme le bélier qui prit la place d’Isaac pour le sacrifice. Car le surmoi féroce exige à « cent pour cent » sang pour sang, dent pour dent. Il faut à la transgression de la Parole en tant que loi une victime expiatoire, celle sur qui retombe l’offense et la dette. L’offense c’est que le mère phallique est châtrée, c’est que la Parole est vide. Faire supporter au bouc émissaire le poids de sa transgression, c’est éviter de voir en quoi il prend la place du réel qu’on éradique. Il devient ce non-symbolisable, la dimension de l’horreur-même : ce qui ne peut se dire et s’entendre
.

 

Pour une clinique de la perversion

Le traitement des cas d’inceste dans nos sociétés est à ce point révélateur. Même des psychanalystes se font moralistes et juges en faisant appel à la loi pour dire le juste et condamner ou faire condamner le pervers. Or, en faisant cela, ils barrent aussi toute possibilité pour le pervers et ses victimes de voir en quoi ils sont concernés par une jouissance qui les aveugle autant que cette justice là est aveugle.
Car en se soumettant, bon gré, mal gré à la justice qu’accompagne la vindicte populaire qui réclame souvent le lynchage, paradoxalement le pervers s’évite ainsi la confrontation à la castration, trouvant en face de lui un surmoi féroce qui veut « sa peau » (ce qu’incarne magnifiquement la perversité de certains médias). Le pervers trouve ainsi son maître, mais un maître non châtré.
Il y a toute une clinique à faire de l’usage que l’on fait de la loi et de ceux qui s’en emparent pour soulever avec une jouissance non sans égale une opinion qui est prête à offrir pieds et mains liés en sacrifice le pervers désigné.
On oublie qu’il ne suffit pas de nommer l’interdit de l’inceste pour le rendre ipso-facto inopérant sinon parfois à en redoubler l’attrait. Cela peut avoir dans la cure des effets dévastateurs.
On affirme qu’il est thérapeutique de dire à la victime d’un inceste qu’elle doit porter plainte contre la personne qui a abusé d’elle. Je constate plutôt que cette prescription s’avère dans certains cas aussi efficace qu’un pousse au suicide.
Pas uniquement à cause de la culpabilité que la victime d’un inceste aura de dénoncer le coupable, qui est souvent un membre de la famille. Surtout qu’il n’est pas rare ensuite qu’elle soit désignée comme responsable de l’opprobre qui pèsera sur la famille, lorsque les journaux se seront repus de l’infamie mais aussi parce qu’inconsciemment la « victime » y a placé sa jouissance et qu’alors cette parole et cet acte de dénonciation supposé salvateur, de par leur valeur symbolique, la condamne. Et c’est sous les signes de la dépression et des envies de suicide que cette condamnation du surmoi se manifestera.
Cette clinique de la loi, comme fétiche du pervers, est aussi une invitation à considérer les interventions de la justice et des intervenants sociaux, face aux abus sexuels par exemple, d’une manière différente. Invitation à voir aussi en quoi le pervers peut devenir une figure de l’expiation telle qu’aiment à le désigner certains médias. Il est alors comme le réel incarné que l’on expurge, faisant du reste des hommes des hommes de parole et de vérité, ou des hommes d’honneur, qui en aucun cas ne seraient concernés par la question de la perversion.
Lorsque les hommes au nom de l’honneur et de la justice requièrent la prison pour le pervers, on peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un acte lui aussi pervers. Car il faut bien se rendre compte que la prison est le lieu sans loi, où c’est la loi du plus fort qui triomphe. Le pervers ne peut y être confronté qu’à la perversité. La loi des prisons c’est le bras d’honneur que font les détenus à la loi. Ce geste « déplacé » indique que l’on fait de sa jouissance sa propre loi. C’est le bras d’honneur contre le « votre honneur » d’une loi parfois aveugle, comme pouvait l’être aussi Œdipe.

 


Pour une clinique institutionnelle

Dans nos institutions également, on retrouve cette même rationalisation de la loi du nom du père agissant comme fonction. Il arrive par exemple qu’ on demande la présence d’hommes dans des institutions où le personnel est uniquement féminin. Ce n’est pas pour introduire de la différence mais pour que les hommes fassent respecter la loi ou l’incarnent. On attend des éducateurs hommes qu’ils posent la loi parce qu’ils sont sensés être plus forts que leurs collègues. L’institution devient ainsi le lieu où l’on sait mieux faire que les parents qui n’ont pas su soi-disant donner de limite aux enfants ( c’est oublier encore que la limite a à voir avec un désir inconscient avec lequel l’enfant se repère – il suffit aussi d’observer que bon nombre d’enfants qui dysfonctionnent ne sont pas sans recevoir d’interdit, ils en reçoivent pour certains tellement qu’ils en sont interdits et sans re-père)
L’institution n’a pas à se faire meilleure que les parents qui auraient failli à leur rôle d’éducateur. Mais l’institution a à se situer comme lieu où se supporte le manque. Ce qui suppose que l’institution ne soit pas toute, et ne soit pas celle qui veut pallier aux déficits parentaux. Malheureusement souvent l’institution se place en concurrente des parents, en bonne institution. Au sein des équipes-même, il y a les bons et les mauvais. Chacun ayant la vérité, un savoir ce qu’il faut faire. Face à ces réponses ou savoirs éducatifs, il y a la manière dont l’éducateur supportera la référence vide de la loi du signifiant, celle qui introduit le sujet. Même si la personne en face ne veut rien en savoir.
Mais trop souvent l’éducateur sait à la place de l’autre ce qui lui convient et les projets éducatifs et d’établissements partent de ce savoir. Peu de place pour l’émergences du désir chez le résidant.
On sait pour lui : que le travail lui fera du bien, de quelle manière il doit s’habiller s’il ne veut pas être montrer du doigt, etc. Tout cela part de la bonne intention, du bien qu’on veut pour l’autre. Cela évite d’accompagner la personne sur le long chemin de son individuation qu’on confond avec l’autonomie. Cela demande aussi d’accepter la différence. Différence que l’on veut gommer en parlant d’intégration sociale, celle-ci n’étant que le masque de l’une-jouissance.
Et pourtant, la manière de traiter avec la jouissance, chez le psychotique par exemple, est autre. Comment pouvons nous prendre cela en compte et ainsi accompagner la personne psychotique plutôt que de vouloir l’éduquer. Pouvons-nous leur servir de suppléance plutôt que de leur faire ingurgiter la loi par l’entremise du « percipio et du percipiens? » (objet de la perception et sujet de la perception étant ce qui déterminerait la réalité).
L’éducateur peut devenir alors celui qui soutient la loi du père au sens qu’il soutient aussi le désir de l’enfant. C’est-à-dire qu’il n’en sait rien sur ce qui règle la jouissance de l’autre comme il n’en sait rien de ce qui règle la sienne .

Et si le psychotique ne se supporte pas du semblant, que le pervers par un démenti de la castration érige un phallus, il nous reste à en tenir compte.
Lorsque le pervers nous pousse à faire consister l’Autre, (s’il y a un pousse à la femme chez le paranoïaque on peut supposer qu’il y a un pousse au phallus chez le pervers.) on peut se présenter à lui comme castré. Il devient alors impératif de ne pas entrer dans son jeu qui est de nous rendre plein, rempli d’un savoir de la loi, ou alors de nous faire douter du bien fondé de la castration, ce qui le rendrait détenteur d’un savoir sur nous et sur notre jouissance.

 

 


4LES « PSYS » EN QUÊTE D’IDENTITE.

Publié dans Actua-Psy N°105 - janvier/fevrier 1999

Qu’est-ce qui définit un individu ? Vaste question ! À la naissance notre prénom nous inscrit avec le patronyme dans le social. Il symbolisera toutes les attentes et les désirs de nos parents quant à notre personne. L’impératif de l’enfant ( étymologiquement de infans : celui qui ne parle pas) sera de se désaliéner de ceux qui ont été le support de son être au monde par un lent et long processus de séparation.
Ce travail de deuil s’impose aux parents et à l’enfant, il inscrit chacun dans l’ordre du manque et du coup le réfère à l’ordre symbolique. Ce sera la condition de l’entrée de l’enfant dans le langage, c’est-à-dire la possibilité pour lui de se définir comme “ je ” face à un “ tu ”. Ce “ je ” qui entre en scène sera la marque du refoulement d’un signifiant fondamental de sa jouissance et de son manque à être.
Qui suis - je ? Ce sera peut-être là le travail, ou plus exactement l’énigme à résoudre pour que chacun ne soit pas dévoré par la sphinge. De la formule cartésienne - je pense donc je suis - à la formule lacanienne : je pense là où je ne suis pas il y a toute l’expérience de la psychanalyse.
C’est dire que la question n’en finit pas de nous tarauder. Cette question laisser ouverte et qui nous angoisse nous n’avons de cesse de la colmater par des réponses certes insatisfaisante mais jubilatoirement sécurisante.


Qui me fait "je " ?
L’enfant aime à se projeter dans l’avenir en disant : “ plus tard, je serai comme papa ou comme maman ” identifiant souvent celui-ci ou celle-ci à son identité professionnelle. Il ou elle voudra être pompier, policier, infirmière, médecin se conformant ainsi au désir secret ou explicite de ses proches et jouant avec.
L’identité se confond avec l’être : c’est le facteur, c’est le boulanger. Historiquement d’ailleurs ce qui nous faisait connaître des autres était ce nom qui nous désignait au mieux pour nous faire reconnaître : Jacques Dupont était ainsi le Jacques qui habitait prés du pont.
Projeter notre être sur une activité nous définit ainsi aux yeux des autres, à soi-même et nous rend conforme à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. Il y a des métiers ainsi choisit non pas uniquement par désir d’exercer une activité mais par souci de préserver une image. L’image fondamentalement est tributaire du regard. Sous le regard de qui sommes nous donc placé lorsque l’image est en jeu. Nous pourrions à cette place assignée travailler ce qu’il en est de l’identité, de l’imaginaire et de la formation du moi.
Dans le regard de l’autre il y a toujours un désir auquel je me réfère, qui me constitue ou m’aliène.


Miroir comment me trouve-tu moi qui te cherche ?
Alors exercer une profession n’est pas sans lien avec la constitution de notre identité. D’où la confusion entre “ je suis cela ” et “ j’exerce cela ”.
Pour le « psy » toute la différence se fera entre “ je suis psychothérapeute, psychanalyste ” et “ j’exerce la psychothérapie, la psychanalyse ” c’est-à-dire je suis en place de...
c’est une place que le « psy » occupe. Le risque est bien qu’un “ je suis ” vienne clore le questionnement par cette identification, alors que le “ j’exerce ” situe la place d’une personne. Place qui peut être occupée ou laissée vacante.
Il y a toujours ici la part du manque, de la béance possible.
De même l’outil dont on se sert, prolongement de l’homme peut devenir l’emblème de notre appartenance. L’outil, à la différence de l’individu qui l’a créé ne disparaît pas. Il est un reste et nécessite une transmission, il s’inscrit dans la culture. métaphoriquement on pourrait dire que l’appareillage théorique, conceptuel est un outil qui permet aussi de transformer la nature et de la soumettre à la loi de la culture.
Détenir un outil c’est donc avoir la possibilité d’exercer une certaine maîtrise.
Depuis toujours on reconnaît la valeur d’un individu à la maîtrise qu’il a de son outil qu’il soit technique ou conceptuel. Aujourd’hui quand la machine fait souvent mieux que le technicien, l’homme se sent floué, dévalorisé.
Ce que la machine ne remplacera jamais c’est l’homme de l’art qui, lui, possède assurément une maîtrise technique mais qui la dépasse en la mettant au service de ce qu’il désire exprimer. Maîtriser une technique n’est pas inutile, voire même indispensable mais elle doit être dépassé pour que s’exerce l’art qui est la marque de l’humain.
Les musiciens, les peintres nous le diront : on peut maîtriser parfaitement la technique instrumentale et être incapable de transmettre la moindre émotion, de restituer l’esprit de l’œuvre. Etre touché émouvoir l’autre relève de l’art, cette part de moi-même que je laisse, que je donne, que je perds.


Alors pour le " psy "?

S’agira t - il de maîtrise ou de possibilité d’exercer un art et dans ce cas de quel outil aurais-je besoin en tant place de psy? Si j’envisage l’outil conceptuel comme essentiel je chercherai à acquérir un savoir universitaire ou d’école. Si je le considère comme un support c’est le travail de la matière qui m’importera : mon travail d’analysant, mon travail d’analyste. Travail d’artisan qui dépasse les références aux maîtres, comme a pu le signifier Jacques Lacan, il importe de se servir du père puis de savoir s’en passer. C’est ainsi que se crée l’individu, l’être unique et divisé que nous sommes. Etre unique et séparé de l’autre, désaliéné, libre des rets qui le tenait captif d’une relation en miroir, imaginaire.
Par quel procédé ? Par ce travail long et douloureux d’aliènation, désaliènation, séparation. Pour accompagner ce travail il n’est pas certes pas vain en tant que psychothérapeute d’avoir à sa disposition des outils conceptuels et techniques, eux-mêmes reflets de la perception par des individus différents de la relation à l’autre.
Ce qui signifie qu’il n’est pas vain non plus d’aller se coltiner à la question de mon attachement à telle ou telle technique, méthode ou théorie : la dimension de mon transfert y est peut-être en jeu. Autrement dit cet attachement est-il un support narcissique, une sorte d’identification spéculaire : je me reconnais en cet autre que j’idéalise ou sera-t-il justement placé comme l’outil légué par mes prédécesseurs et mis à ma disposition pour le simple exercice de mon art. Prendre en compte ces outils, choisir ceux qui sont les mieux adaptés à notre personnalité est une démarche importante qui n’invalide pas pour autant le choix différent du collègue.

Psychothérapie : la passion, que seul ce terme suscite, reflète bien toute la connotation mythique qui lui est attachée. Combien d’écoles de pensée ont été créées pour rendre compte aussi bien de la somme des découvertes faites en son nom, que pour asseoir le pouvoir et l’autorité de savant démiurge. Et plus que le “ connais-toi toi-même ” de Socrate il semble bien que ce soit aussi le “ lève-toi et marche ” qui soit en jeu. Car le psychothérapeute est censé soigné ! Le défi des religions semble ici relevé qui tente d’apporter sens et soin..
C’est parce que le lien à l’Autre se crée ou se recrée, qu’une relation se noue, se dénoue, se renoue, que la guérison est donnée par dessus et que la vie “ vaut le coup ” d’être vécu.. Il y a un sens, une direction plus ou moins assistée et ce qui est lié peut se délier, ce qui est sans lien de vie se trouve lié par Eros.

Du mythe à la mystification !
Le mythe est là qui veut réconcilier l’homme avec la nature, avec sa nature. Il y a dans la démarche vers le psychothérapeute comme une mystification : un lieu, un mode de relation privilégiée, illusoire. Et puis il y a toute l’entreprise de démystification, de désillusion que va mettre en place petit à petit le thérapeute vis à vis de son client.
La mystification elle est là où, à l’extrême, l’analyste, le thérapeute, place dans son savoir qu’il défend jalousement, toute sa foi et qu’il le met en place d’idole. Au nom de celui-ci, il s’affirmera, se positionnera, conduira le travail analytique, thérapeutique oubliant que son être s’étaie sur la relation et non sur le dogme et l’exégèse.
Au nom de son intuition qu’il élèvera au rang d’inspiration le « thérapeute émotionnel » n’entendra rien du nécessaire travail de conceptualisation., tout à sa tache qu’il sera de“ libérer ” ses semblables de leurs tensions, de leur faiblesses, leur offrant ainsi la possibilité de décupler leur potentiel et d’avoir accès à des ressources jusqu’ici insoupçonnées. Ici on ne construit même plus un mythe mais une mystique.
Et l’on voit que les pratiques, les appartenances de chacun se réfère à une adhésion plus ou moins consciente à un mythe, d’où les difficultés parfois de certains à s’ouvrir à des écoles de pensée différentes.
C’est donc aussi d’ouverture qu’il s’agira pour le psychothérapeute. Mais est-ce autant une ouverture sans frein, sans limite, sans discernement ? Il s’agit plutôt d’une ouverture qui écoute, prend, intègre, trie, décortique, sélectionne, sonde. Une ouverture qui se veut échange, partage, rencontre. Une ouverture qui peut se refermer pour dans la solitude métaboliser, symboliser ces nouveaux espaces.
De quoi, de qui va-t-il s’agir alors ? De psychanalyse : de Freud, de Winnicott, de Klein, de Dolto, de Lacan ? De Reich, des thérapies corporelles, émotionnelles ? Ou de dire qu’il s’agit ici de l’homme. De l’expérience que j’ai de moi et des autres, de ce que j’ai reçu d’eux et de cette manière là et que je restitue telle que je l’ai intégrée pour essayer de poser un jalon bien timide au sujet de la psychothérapie.

De la formation du psychothérapeute !
C’est dire que l’acte de psychothérapie ne se pose pas seulement comme un acte technique porté par un savoir, mais que cet acte, cette relation qu’il engendre, inclut la personne totale du psychothérapeute.
Il va de soi qu’il en est de même pour le thérapisant. Quoique pour celui-ci la question se pose en d’autres termes. .
D’où la question fondamentale de l’exercice de la psychothérapie et de la formation du psychothérapeute. Le psychothérapeute, homme ou femme en recherche, se trouve-t-il comme sachant faire avec une certaine complexité, comme témoin de " cette traversée du fantasme dans laquelle il assume un certain "desêtre" pour se positionner comme sujet-guide dé-ré-formateur ?
Conjugaison du savoir, de l’avoir et de l’être que l’université ne décline pas vraiment. Mais que mettre en place qui vienne assurer celle-ci ? Car la porte est ouverte à tous les abus de titre quand c’est justement le titre qui importe et non la fonction. Abus qui se commet le plus souvent sur fond d’impuissance et qui entretient le pouvoir de l’image au détriment de pouvoir exercer.

Psychothérapeute ! titre envahissant si c’est de titre dont il s’agit. Fonction ou plus précisément place difficile et délicate d’un métier qui met en relation de vie et de mort
Se pose ici une autre question, esquissée en filigrane tout au long de ces lignes, du « faux-self », de l’image. Car on peut être médecin, psychiatre, psychologue, psychanalyste, psychothérapeute parce que le titre, dont on méconnaît alors les enjeux, nourrit l’image d’un moi idéal qui ignore le sujet. C’est alors vers des chemins de pouvoir, d’affirmation intempestive de soi , de la “ nécessité ” de soigner et de guérir que se dirige le “ psy ” à l’image enflée.
Il n’y a là que peu de place pour l’autre différent, pour un autre discours, celui de l’inconscient, qui vient alors faire brèche.

De l'écoute.
Nous en venons à l’intérêt de la réciprocité, du choc des rencontres, d’une attention à l’autre qui n’exclue ni d’emblée, ni totalement.
Rencontre qui ne se fait pas uniquement grâce à l’enseignement technique, théorique et à ses exégèses unilatérales
C’est dans l’écoute et l’attention à l’autre que Freud rencontre vraiment l’hystérique et son discours. Le symptôme a un sens, il parle secrètement de « l’ histoire »de la personne qui le crée. Ce n’est qu’après que Freud élabore une théorie et une pratique inspirée par chaque rencontre, interrogations sans cesse renouvelées jusqu'à se prendre lui-même comme objet de sa recherche, il regarde en lui-même. Ce en quoi il révolutionne la démarche scientifique de l’époque. Car en ce domaine, comme en d’autres, le théoricien risque d’être tenté de faire coller le discours de l’analysant à son cadre conceptuel et de ne pas entendre, voir ou sentir tout ce que ce dernier communique autrement. Trop heureux de saisir chez le client matière à conforter son narcissisme.

La formation du « psychothérapeute » tel que Freud en montre la voie est la formation de l’inconscient, elle ne s’acquiert que par un travail sur soi. Ensuite et à partir de celle-ci des voies de recherche, de cadre conceptuel et technique se sont mis en place grâce à la personnalité des divers thérapeutes qui se sont succédés et des aménagements thérapeutiques imaginés en tenant compte des diverses personnalités qui pouvaient bénéficier d’une psychothérapie.
Une formation qui tient compte des diverses modalités d’intervention, des concepts différents élaborés par les pairs, rend compte de la complexité de la tâche. S’ouvrir à la complexité ne signifie pas pour autant que l’on ne soit pas attentif, vigilant à ce qui est en jeu.

Le psychothérapeute n’est pas un “ parent ” qui éduque un “ patient ” en vue de lui transmettre un héritage, ni un scientifique maîtrisant un savoir et une technique mais bien plutôt un guide, un passeur, qui accompagne son client dans la tâche qui est la sienne : advenir comme sujet : « wo Es war soll Ich werden ».
Et pour reprendre ce que disait J.LACAN * : “ Ce que donc Freud nous montre c’est ceci - c’est dans la mesure où le drame subjectif est intégré dans un mythe ayant une valeur humaine étendue, voire universelle, que le sujet se réalise. ”

C’est dire aussi que c’est de son éthique que dépendra l’identité du psychothérapeute et la place du psychanalyste.

Pour Jacques Lacan l’éthique du psychanalyste c’est son désir qu’il rapportera à la capacité pour l’analyste de supporter quelque chose du réel en jeu dans la cure. Or de l’impératif du réel nul ne peut se prévaloir.
Aucun diplôme ne garantiront donc jamais cette « capacité » de faire avec le réel, ce que Freud argumentait avec force dans « la question de l’analyse profane » : « il ne s’agit pas de savoir si l’analyste possède un diplôme de médecin, mais s’il a acquis la formation particulière dont il a besoin pour la pratique de l’analyse » n’hésitant pas à déclarer que les charlatans en la matière se « trouvent parmi les médecins qui lui fournissent son plus gros contingent » ( Freud -la question de l’analyse profane –NRF gallimard - p. 106.

Sinon il y a des chances de n’avoir de « psys qu’âne à liste » ou des « psys co-thérapeutes » de la demande sociale ou d’état.

 



5L'inconscient fait "sygne" aux canards

 boiteux

intervention au colloque " L'inconscient sur-prises multiples" organisé par le S.N.PPSY le 21 juin 2001 au Centre ASIEM à PARIS

 

La publication de "Die Traumdeutung - l'interprétation des rêves -" par Freud en 1900 marque une rupture épistémologique avec toutes les formes de pensée scientifique ou philosophique de l'époque. Un an plus tard, avec la publication de « psychopathologie de la vie quotidienne », Freud soutient que nos actes manqués, nos lapsus, nos symptômes, nos rêves, ne sont pas le fruit du hasard ou d'une perturbation organique mais l'expression de nos désirs inconscients.
Freud s'intéresse à tout ce qui défaille, bute, achoppe, boîte en nous et que chacun, ( notamment les scientifiques de l'époque de Freud ) méprise.
C'est ainsi que Freud inflige une troisième blessure narcissique à l'humanité. Après Copernic qui nous apprend que la terre n'est pas le centre du monde et à sa suite Kepler (1) qui nous enseigne que le monde ne tourne pas rond, la course des astres étant elliptique, après Darwin qui ébranle le pouvoir religieux en démontrant que l'homme est le fruit d'une longue évolution, Freud affirme que l'ego de l'homme n'est pas le maitre en sa demeure. " Ça pense " dans un autre lieu, sur une autre scène!

L'inconscient se révèle comme un autre discours dans lequel se déploie la vérité du sujet. Plus tard Jacques Lacan redonnant à l'inconscient et au réel leurs lettres de noblesse reprendra cette acceptation freudienne tout en paraphrasant Descartes. Il dira à propos de l'inconscient « ça pense là où je ne suis pas ». Et si ça pense en ce lieu c'est que ce lieu est structuré comme un langage.
L'inconscient sera alors comme le témoignage d'un sujet référé au symbolique, au prise avec un réel, un impossible à dire. Condition de structure qui fait du "parl-être" un canard boiteux. L' inconscient témoigne de la division, de la Spaltung du sujet. Il est rupture entre le symbolique et le réel, le symbolique et la jouissance. De là aussi s'inaugure la conjonction toujours affirmée par Freud, de l'inconscient, du sexe, de la mort.

D'un non-savoir sur l'inconscient
Ne faut-il pas être "inconscient" pour désirer parler de l'inconscient? Si l'on possède le moindre savoir sur l'inconscient c'est seulement de par ses manifestations, ses formations. Or le savoir de la psychanalyse c'est le savoir de l'inconscient. Nous ne pouvons parler alors de l'inconscient que sous forme d'un non savoir.
Quant un patient vient consulter un psychanalyste, c'est à un sujet supposé savoir qu' il s'adresse. Il attend de ce dernier une solution, une réponse, une guérison. Sa demande fait écho à notre offre. Mais quelle est l'offre du psychanalyste si ce n'est celle de l'offre d'écoute proposée à un sujet qui en sait sur son symptôme un peu plus qu'il ne le pense, mais sur une autre scène!
C'est en écoutant les jeunes femmes hystériques que Freud découvre les processus inconscients et fonde la psychanalyse.
Certes au début il se comporte en soignant, en bon médecin. Il essaie d'éradiquer le symptôme. Il s'efforce de dissiper les hallucinations qui créent des frayeurs à Emmy von N, il veut effacer des images. Ce sont les objectifs énoncés de son traitement. Dans son désir de soulager ses patientes il leur propose des massages ou des suggestions hypnotiques pour "effacer les souvenirs, gommer les scènes" qui les font souffrir.
Freud "sait" comment traiter ou le feint-il pour se rassurer? Quant il écrit les études sur l'hystérie il se situe encore dans le registre de la réponse à la demande faite au médecin de soulager les souffrances des patients. Poutant, déjà tapie dans l'ombre, la demande latente d'Emmy Von N. se fait entendre à Freud par l'entremise de cette injonction : " ne bougez pas! ne dites rien! ne me touchez pas ! "
Emmy von N. traduit en écho avec Anna O la manière dont cette dernière définie son traitement avec Joseph Breuer : une " talking cure ".
Freud nous indique la voie à suivre tout au long de cette praxis empirique. Il ne s'attache plus à répondre à la demande manifeste de soulager un symptôme, de guérir mais il entend la demande latente : "écoutez-moi! ". C'est d'une éthique du psychanalyste dont il va s'agir, fondée, non sur l'exigence morale, mais sur celle de l'inconscient d'où procèdera ce qui sera aussi le moteur de la cure c'est à dire la non-réponse.
Freud va donc effectuer un renversement épistémologique sur plusieurs plans. Tout d'abord il s'inclut dans le champ de l'expérience. Il montre en quoi sa présence influe sur l'évolution de la cure. Il explicite le procès du transfert. Mais évidemment en écoutant les hystériques Freud se laisse enseigner, c'est ainsi qu'il postulera l'existence d'un inconscient.

 

Ce sera la troisième blessure infligée à l'humanité

par Freud cette fois. En cette fin du 19 ème siècle, où l'on pense que le progrès matériel et technique, en essor grâce à la raison et à la volonté, triomphera de la misère humaine, Freud dit que ce qui gouverne l'homme ce sont ses désirs inconscients. L'homme n'agit pas, il est agi, à l'insu de sa raison et de sa volonté par le sujet de l'inconscient.
Le fameux adage de Descartes " Cogito ergo sum" vacille sur ses propres fondements et trouvera ultérieurement son épilogue dans la transcription Lacanienne toute en paraphrase : " je pense là où je ne suis pas."
Nous saisissons là tous ces renversements et vacillements de la pensée. D'une part cette maxime de l'inconscient qui ébranle toute nos certitudes, tous nos savoirs, d'autre part la place qu'occupe Freud.
Jusqu'alors les scientifiques observaient leur objet et délimitaient leur champ de connaissance sur celui-ci en le faisant entrer dans un champ d'expérience, qui le modifiait ou non dans sa structure, son comportement ou sa composition. Pour la première fois Freud passe d'une position d'observateur à celle de sujet inclus dans l'expérience, impliqué, modifié par elle.

L'inconscient devient un lieu ( das Es ) où ça parle. Un lieu ou "je" n'est pas. Ce n'est pas Lacan qui le premier le dit mais bien Freud quand il parle du rêve, ce schiboleth de la psychanalyse ( 2).

Freud affirmera de la même manière que "qui comprend la langue du rêve peut parler celle de l'inconscient". Mais pour parler une langue encore faut-il en connaître la syntaxe et le vocabulaie. Or qui possède les clés de cette syntaxe et de ce vocabulaire si ce n'est le rêveur lui-même.
Ainsi, même si Freud s'attache à déterminer une symbolique, qu'il voudrait quasi universelle, et qui permettrait de décoder le rêve, il montrera que chacun a la sienne. Il n'y a donc pas de " dictionnaire symbolique du rêve " possible sauf à entrer dans l'imaginaire.
Freud s'opposera ainsi aux mystères, à l'occulte pour s'atteler à ce qui est le travail du rêve. Il n'y a pas pour lui de mystérieux inconscient mais un langage de l'inconscient. Le rêve apparait comme une production psychique, un langage à décrypter par l'analysant guidé en cela par l'analyste. Freud identifie sa démarche à celle de Champollion qui décrypte les hièroglyphes. Dans "die Traumdeutung " Freud démontre que le rêve n'est pas une production onirique résultant d'une gêne ou d'un désordre organique, ni d'un trouble neurologique pas plus que l'expression d'un message de l'au-dela
Freud formule alors que le rêve est la réalisation déguisée (wunsch) d'un désir refoulé (Die Traumdeutung- chap.3)
Mais s'il y a un travail du rêve qui travestit, déguise, censure un désir refoulé, il va aussi falloir distinguer ce qui est manifeste dans le rêve et ce qui est latent.

Freud va ainsi découvrir à travers les formations de l'inconscient ce qui sera la rhétorique du rêve à travers les processus de condensation et de déplacement, ce que Jacques Lacan, armée des avancées de la linguistique, rapprochera des processus de la métaphore (substitution) et de la méthonymie (contiguïté).
Voici l'exemple d'une association libre d'un patient obsessionnel qui formule la manière dont depuis tout petit il n'avait jamais pu franchir un muret dans un jardin, ce qui symbolisait à son avis l'empêchement qu'il avait d'aller à la rencontre des autres. Rêve. « Je suis dans un château fort, dehors il y a des batailles, je suis entouré d'un mur d'enceinte. Il associe sur le fait de n'être jamais sorti du ventre maternel et se trouve être dans une jouissance du néant, du vide comme flottant dans l'espace. »
Ce patient fera d'ailleurs lui-même le lien entre cette production onirique et les associations qu'il en donne avec ses symptômes obsessionnels : toujours à vérifier s'il n'a pas tué quelqu'un en voiture de par sa mauvaise conduite... Sexuelle évidemment.
Rejoignant par là la parenté étroite que Freud révélera entre symptôme et rêve, les deux étant de l'ordre du discours.
Le symptôme comme le rêve sera une formation inconsciente ce qui souligne assez que symptôme et rêve ont à voir avec le désir. Mais alors que nous dit Freud concernant le désir, concernant le refoulement?

Il y a un petit texte merveilleux de Freud publié en 1925 « die Verneinung » qui est riche d'enseignements sur ce processus et sur ce qui déterminera chez Freud la distinction entre le réel et la réalité - ce que Lacan reprendra postérieurement.
Dans ce petit texte, Freud déclare que « la négation est une manière de connaître le refoulé, que c'est une sorte de suppressions du refoulement mais qu'elle ne signifie pas une acceptation du refoulé. On voit comment la fonction intellectuelle se sépare ici du processus affectif »
il en résulte une acceptation intellectuelle du refoulé alors que le refoulement persiste.
Mais pour que le refoulement soit possible (la verdrangung) il faut qu'il y ait un au-delà refoulement, quelque chose de déjà constitué primitivement.
"Quelque chose qui ne s'avoue pas et qui ne se formule pas, qui est comme si ça n'existait pas, mais cela est quelque part comme ce qui attire tout à lui."

 

Freud parlera donc d'un processus primaire qui comporte deux opérations qui vont ensemble.
1/l'introduction dans le sujet ( einbeziehung ins ich ) sur le mode oral, dit Freud, cela veut dire : « je veux manger ceci » (c'est la «bejahung »). Ceci constituera un signe moins, la trace dans le psychique de ce qui est expulsé. Cette introduction dans le moi c'est ce que Lacan appellera «bejahung primaire » ou symbolisation.

2/ l'exclusion ou l'expulsion hors du moi ( ausstossung aus dem ich ).L'ausstossung est une forclusion généralisée mais elles ne portent pas sur le nom du père. Elles se différencient ainsi de la verwerfung (rejet hors du symbolique ) repérée dans la psychose. L'exclusion hors du moi sera ce qui constitue le réel en tant qu'il est le domaine qui subsiste hors de la symbolisation.

Mais reprenons ce que Freud dit dans son texte sur la « Verneinung » : « il s'agit d'une question de dehors et de dedans. Le non-réel, l'uniquement représenté, le subjectif n'est qu'en dedans, l'autre, le réel existe aussi dans le dehors ».
Freud continu et dit « l'expérience nous a appris qu'il n'est pas seulement important de savoir si une chose, l'objet de satisfaction possède la bonne propriété mais il importe de savoir si cette chose existe dans le monde extérieur de façon qu'on puisse s'en emparer ... Ainsi l'existence de la représentation est déjà un gage de la réalité de ce qui représenté. Le premier but et le plus immédiat de l'examen de la réalité n'est pas de trouver dans la perception réelle un objet correspondant à ce qui représenté mais de le retrouver, de s'assurer qu'il existe encore. »

 

Nous pouvons certainement situer ici la problématique du désir référé à l'objet manquant, à ce qui a existé mais qui n'est plus là que sous forme de trace, de négatif, de manque.
C'est ce que dit Freud dans ce texte de la Verneinung :
« on s'aperçoit qu'on ne se livre à cet examen de la réalité que parce que des objets qui, autrefois, avait été cause de réelle satisfaction, ont été perdu. »
On voit bien que pour Freud l'examen de la réalité n'est pas à référer au percipio - percipiens (objet de la perception sujet de la perception) mais au fait de retrouver un objet manquant perdu. Objet de la satisfaction première ou plutôt ici : mythe par le désir de retrouver un objet qui pourrait à nouveau satisfaire. Le désir serait en recherche de signes de cette satisfaction. Ces signes font alors de nous des canards boîteux quant à la satisfaction et à la jouissance. Cela voudrait dire que la finalité de tout désir serait de trouver son manque c'est-à-dire en fait un signe qui donnerait d'illusion du retour de l'objet perdu. Objet perdu dont il est important de souligner qu'il n'a jamais existé. On est là dans le domaine de ce qui constitue pour Freud les premières satisfactions : l'enfant pour supporter l'attente hallucine le sein et s'en satisfait. Il se satisfait d'un manque et fait surgir dans le réel quelque chose qui n'existe pas et qui n'est pas non plus symbolisé.
Puis cet objet deviendra objet pris dans un inter-dit du sujet. Sujet qui s'il veut ex-sister, étymologiquement en sortir, sortir d'un rapport imaginaire ou l'autre est lui,  lui est l'autre, devra vivre ce désir de complétude comme impossible, donc inter-dit : « si tu veux exister en tant que sujet tu ne peux être l'objet du complément de l'autre! " Et vice-versa, d'un vice qui fera la vertu du sujet. C'est à ce niveau que vient opérer la célèbre métaphore paternelle introduite par Jacques Lacan. Où l'on comprend que la loi du père n'est pas celle du surgissement féroce d'un surmoi d'un vrai père incarné qui s'identifie à la loi, mais celle de la parole, d'un « dit - entre - deux » que supportera la fonction paternelle.

Ce que l'enfant doit percevoir ( père-se-voir) c'est que sa mère désire ailleurs qu'en lui, qu'elle règle son manque sur quelqu'un d'autre que sur son enfant. C'est là aussi qu'il y a chute pour l'enfant, quelque chose choît mais qui permettra à l'enfant de décoller du désir d'être le désir du désir de la mère. Il reçoit ce message et ne cessera d'être confronté à cette perte qu'il essaiera de dialectiser. Il s'ensuivra un refoulement de ce désir - d'une jouissance absolue et inquiétante de complétude qui le ferait inexister - et  recherche d'un objet qui pourrait le satisfaire sur ce mode du refoulé, donc à jamais insatisfaisant. Tension donc entre refus de la frustration et peur de jouissance.
Ce qui sera refoulé sera donc le signe de cette satisfaction et ce qui sera rejeté hors symbolisation sera ce qui n'a pas pu être symbolisé, un réel qui fera retour dans les rêves et les symptômes ( l'ausstossung).

Pour le sujet névrotique la métaphore paternelle avec le signifiant phallique feront leur office de régler cette jouissance. Le rêve, le symptôme seront toujours référé à cette jouissance interdite et horrible de l'inceste, marquée d'un signe moins qui permettra d'en dire quelque chose. Or la structure du dire est aussi celle d'un manque : ce que je nomme n'est pas le réel de la chose nommée ce n'est qu'une re-présentation. L'être humain du fait qu'il parle ne peut pas connaître le bonheur de jouissance absolue (par exemple ne faire qu'un avec la nature, avec le réel). Cette disjonction de l'être humain d'avec la Mère-Nature ( le réel ), qui du fait qu'il parle l'en sépare, produits de l'inconscient et inaugure la question du sexe en tant que coupure, en tant que section.

 

Le fait sexuel chez l'être humain est bien de pouvoir nommer, reconnaître la différence sexuelle. Ce qui n'est pas le fait de l'animal non humain. L'autre sexe fait ainsi surgir un manque à être, un trou, une béance. L'autre sexe est un fait de langage dans lequel chacun assume la perte de la complétude. Notre rencontre avec l'autre sexe peut s'effectuer d'ailleurs sous le signe de la complétude narcissique, sous le signe du même "m'aime" qui par exemple font des amoureux des cygnes. Jusqu'au jour où la différence à nouveau pointera son nez et fera boîter le rapport amoureux. C'est pour cela que Jacques Lacan dira qu'il n'y a pas entre l'homme et la femme de rapport sexuel. La différence nous fait sortir de l'identique à soi-même. Pour l'enfant être sujet c'est sortir de l'identification au désir de la mère.
L'enfant pourra dès lors nommer les absences et présences de la mère, il pourra ainsi la re-présenter ( on peut lire à ce sujet l'observation par Freud de son neveu jouant avec une bobine de fil). Le mot maman représente maman mais il n'est pas la mère. Ainsi la structure de la parole et de l'ordre du manque et du non- identique, de l'ordre de la représentation. Elle n'est possible cette parole que sous l'effet du refoulement originaire, dont nous avons parlé au début, lui-même condition de l'inconscient. Le fait de parler implique le refoulement. L'inconscient se présente donc comme un effet de la parole qui se structure autour du complexe d'Oedipe, en ce sens où, la jouissance sexuelle pleine serait primitivement celle accomplie avec la mère, en la mère, en cette Autre qui serait alors figure de l'horreur puisqu'elle signerait la mort du sujet aux prises avec cette jouissance délétère.

Le choix pour l'homme semble restreint.
- Soit il est comme le schizophrène : l'homme libre par excellence. C'est-à-dire, comme le définit Jacques-Alain Miller dans sa clinique ironique, « le sujet qui se spécifie de n'être pris dans aucun discours, dans aucun lien social. Celui qui ne se défend pas du réel par le langage, parce que pour lui le symbolique est réel ». Jacques-Alain Miller définit par la même occasion, à la suite de Lacan, la psychose comme étant cette structure clinique ou l'objet n'est pas perdu, où le sujet l'a à sa disposition. C'est dire aussi « que le désir de l'autre, de la mère n'est pas symbolisé », il est dans le réel pour le psychotique. Il s'agit bien ici de "l'objet a" que le psychotique a dans la poche selon l'expression de Lacan.
- Soit l'être humain est comme le névrosé ou le pervers, aliéné au signifiant et à la chaîne signifiante dans laquelle un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. La névrose devient ainsi, comme le dit Jacques Alain Miller,
"la structure clinique ou la défense s'appelle le désir, la perversion étant celle où la défense s'appelle le démenti."
La psychose peut alors être définie comme le rejet de l'inconscient ( verwerfung) au sens où se produit un retour dans le réel de ce qui est rejeté du langage. Le manque s'avère bien constitutif de l'inconscient, la métaphore paternelle qui soutient le sujet dans cette prise en compte du manque amènera Lacan a envisagé le père non pas comme le signifiant de la loi mais celui qui « apprivoise le manque dans l'autre » . Lacan énoncera dans ce même ordre d'idées que si un père a droit au respect, sinon l'amour, c'est dans le sens où ledit respect est père-versement orienté, c'est-à-dire fait d'une femme "objet a" qui cause son désir » (3). Une nouvelle éthique s'annonce d'une prise en compte de l'inconscient : « sur son désir il ne faut point céder ». À entendre comme ce qui vient faire non pas obstacle à la jouissance mais régulation de celle-ci. L'inconscient se crée d' une rupture entre le symbolique et le réel, le symbolique et la jouissance. Et c'est là où l'inconscient rejoint le sexuel qui serait rencontre avec l'objet du manque, de la différence, de la castration mais aussi évitement de cette rencontre comme un retour au néant d'une jouissance sans limite. Conjonction du sexe comme coupure, et de la mort qui serait comme une jouissance absolue où le sujet s'abolit dans une complètude mythique.

 

(1) Johannes Kepler (ou Keppler), né le 27 décembre 1571 à Weil der Stadt dans le Bade-Wurtemberg et mort le 15 novembre 1630 à Ratisbonne en Bavière, est un astronome célèbre pour avoir étudié et confirmé l’hypothèse héliocentrique (la Terre tourne autour du Soleil) de Nicolas Copernic, et surtout pour avoir découvert que les planètes ne tournent pas en cercle parfait autour du Soleil mais en suivant des ellipses.
Il a découvert les relations mathématiques (dites Lois de Kepler) qui régissent les mouvements des planètes sur leur orbite. Ces relations sont fondamentales car elles furent plus tard exploitées par Isaac Newton pour élaborer la théorie de la gravitation universelle. Il faut toutefois noter que bien qu'il ait vu juste quant à la forme des orbites planétaires, Kepler expliquait les mouvements des planètes non pas par la gravité mais par le magnétisme.
Il a enfin accordé une attention majeure à l’optique en synthétisant en 1604 les principes fondamentaux de l’optique moderne comme la nature de la lumière, la chambre obscure, les miroirs (plans et courbes), les lentilles ou la réfraction.
L’astéroïde (1134) Kepler a été nommé en son honneur. La supernova SN 1604, a été aussi appelée Supernova de Kepler, ou Étoile de Kepler, car restée visible un an après son explosion de 1604, Képler en rédigea la description la plus précise.
Enfin, en hommage au grand astronome, la NASA a donné son nom au télescope spatial Kepler qui a pour mission pendant quatre ans de détecter des exoplanètes telluriques et autres petits corps orbitant près des étoiles de notre galaxie, la Voie lactée. Le télescope doit être lancé en octobre 2008 ( source WIKIPEDIA )

 

(2) " Pour une histoire du mouvement psychanalytique " 1914, p.111.

C'est dans le livre des juges que se trouve l'histoire de ce Schiboleth. Il s'agit d'un mot que seul les gens de Galaad savaient bien prononcer. Dans la guerre qui les opposaient aux éphraimites les gens de Galaad demandaient à ceux qu'ils croisaient de prononcer ce mot. Les éphraimites qui prononçaient "siboleth" étaient alors tués.

(3) “Un père n’a droit au respect, sinon à l’amour, que si ledit amour, ledit respect, est […] père-versement orienté, fait d’une femme l’objet a qui cause son désir. Mais ce qu’une femme en a-cueille ainsi n’a rien à voir dans la question. Ce dont elle s’occupe, c’est d’autres objets a, qui sont les enfants.” ((Jacques LACAN, Le séminaire, Livre XXII, R.S.I. [1974-1975], texte établi par Jacques-Alain Miller, Leçon du 21 janvier 1975. Ornicar ?, Bulletin périodique du Champ freudien, no 3, p. 107.

 

 


6"L'EN-FERS" DE LA VERITE

 

Travailler avec des personnes psychotiques pose question.

A moins que la question soit depuis longtemps réglée par les exclamations lapidaires telles que celle-ci : " de toutes façons c'est un psychotique !". Ce qui sous-entend, quand ce n'est pas ouvertement affirmé : " qu'il n'y a rien à en tirer " comme on tirerait le lait d'une vache sinon les vers du nez. Le panel imagé des expressions toutes faites éclaire le mode sur lequel nous entrons en relation avec l'autre : consommateur de l'autre, hygiéniste – purgatif, etc.
Vivre ou travailler avec un névrosé n'est d'ailleurs pas sans poser questions si ce n'est en réglant celles-ci de la même manière : " c'est un(e) hystérique!"

Une des questions récurrentes qui semble assez symptomatique lorsque des professionnels travaillent avec une personne psychotique se formule souvent ainsi : " quel comportement dois-je avoir ?"  Il s'agit là d'une conception de la relation qui suppose qu'à une action doit correspondre une réaction adaptée, ou qu'à une question posée doit nécessairement être donnée une réponse juste. On n'en appelle donc à une vérité de la réponse, à une précision qui ferait qu'à la demande de l'autre colle une réponse idéale. Cela n'est pas sans évoquer les mythes récurrents eux-aussi de la parfaite adaptation de la mère aux besoins ou à la demande de l'enfant
A la question concernant la justesse du comportement à avoir s'associe souvent et à sa suite celle de savoir comment faire en sorte qu'un patient psychotique ne dépasse pas les limites. C'est ainsi que des voies communes se fraient dans la rencontre avec les psychotiques et les hystériques : comment éviter qu’ils ne débordent, qu'ils n'envahissent ou qu'ils ne détruisent : l'ordre?le pouvoir? ou qu'ils ne viennent ébranler quelques certitudes ou savoirs?
S'il y a des réponses adaptés, des vérités toutes faites quant à la question du comportement alors l'affaire est réglée ; il s'agit de faire appel à des spécialistes et d'en former.

La question de l'être humain se pose pratiquement tout le temps en terme de limites qu'il faut de gré ou de force inculquées, d' intégration de la personne dans la collectivité afin que la vie en groupe lui apprenne ce qu’est l’autre.
Cette question des limites que saura intégré l’enfant se pose initialement pour les parents soucieux de la conformité de leur progéniture à la norme social : "est-il bien réglé pour ses biberons? "Va-t-il bien au pot?" .
C'est clairement entré dans les mœurs et dans les pratiques professionnelles que ce sont les règles et les limites bien posées et soutenues par les deux parents uniformément ou par les équipes qui favorisent la possibilité pour l’enfant de bien les intégrer - d'où l'appel à la sacro-sainte vérité de la cohérence de l'équipe.

 

Aux rayons des victimes de la vérité toute faite nous pourrions appeler  cela une co-errance. La cohérence dont-il s’agit alors est celle qui fait vœu d’une pensée commune exterminatrice de toute différence.

D'ou l'on déduira qu'un leurre faisant office de vérité est un puissant créateur de lien.

Attention  la zizanie n'est pas loin crieront certains, ni ce qu'on appelle à tord l'anarchie, qui est comme le chantait Léo Ferré : l'ordre moins le pouvoir. Ne serait-il pas plus interessant de saisir la question qui se pose derrière la trame des réponses toutes faites  : qu'est-ce donc qui structure un sujet? La réponse toute faite on l'a vu c'est de savoir poser les limites et les règles qui permettront à l'enfant, aux psychotiques de se repérer, de s’intégrer et d’accepter la relation via le collectif.

C'est ainsi qu' une éducatrice  posait la question sur ce qu'elle devait faire face à un enfant qui refusait de s'inscrire dans le groupe. Cet enfant se mettait toujours en dehors. Tout avait été essayé pour le ramener à la loi du groupe, pour qu'il en accepte le règles etc. Ce qui sous tend cette démarche c'est bien entendu le vœu de socialisation pour ces enfants. Là encore on fait de la socialisation la recette miracle de la résolution des problèmes. On oublie un peu trop facilement que l'enfant qui, lui, n'est pas aux prises avec l'Autre a ce désir d'aller vers les autres. Mais les adultes imposent souvent de force la socialisation aux enfants ou aux patients pour, on peut le vérifier parfois, masquer les difficulté qu'ont été les leurs à aller vers les autre.
Mais est-il aussi vrai et certain que ce soit cela qui structure un sujet? Est-ce à l'aune des règles et limites énoncés que l'être se repère?

La question se pose à propos du pervers qui peut user de la loi et des règles pour asseoir sa jouissance. Que là où il se repére c'est dans ce moment où il voile par le fétiche et l'usage de la loi comme fétiche la question qui se pose à lui eu égard à son désir et à la castration. Repérage on le voit bien inconscient.
Que soutient l'hystérique dans son comportement si versatile et théâtrale ? si ce n'est le désir du « père » et qui fait du père un être unique. Lui comme non châtré, à la différence de tous les autres hommes, (l’hommoinsun dont parle Lacan) qui ne pourront être que des lavettes et elle, comme soutenant le mirage d'un phallus consistant.

 

Et le psychotique que nous enseigne-t-il dans cet impossible à s'inscrire dans les règles et fonctionnements sociaux ?
Il y a dans la question formulée de cette manière une indication : il ne s'inscrit pas : au sens où un signifiant viendrait à le re-présenter. C'est avec le signifiant que l’a-sujet psychotique semble en découdre. Quand un sujet s’inscrit dans le discours un signifiant vient seul à le représenter, comme semblant. Le sujet se trouve ainsi aliéné au signifiant. C'est cette aliénation que refuse le psychotique.
Lui, il choisit de s'aliéner à la jouissance en sorte qu’il prend le signifiant au pied de la lettre, au sens où le mot est alors identique à la chose et que rien n’est extrait de la jouissance. Peut-on alors parler de choix non-existenciel au sens d'être un non-sujet. Je n'ai pas la réponse mais je vous soumets la question, quitte à la formuler autrement d'ailleurs. S'aliéner c'est accepter qu'un signifiant nous représente pour un autre signifiant. Le je de l'énoncé n'est pas le je de l'énonciation. « Je m'y perds à me faire représenter et pourtant je m'y retrouve » Le je de l’énoncé se trouve dans l’expression «  je mens » le « je » de l’énonciation serait : je dis la vérité.
Mais l’être humain ne se supporte pas d’être sans une vérité, sans une illusion ?. Celui qui dit le vrai du moment rassurera même s’il mène sur des chemins de traverse.
Sous la barre d'un signifiant qui « voudrait dire » le vrai il y a la vérité de l’inconscient qui se constitue comme un dérapage, une butée et révèle par les glissements possible du signifiant sur le signifié une autre vérité qui fait du signifiant un signifiant creux.

Dans la clinique les effets :
Faire consister l’Autre, l’Autre de la Loi ou de la vérité c’est demander au père réel d’incarner le père symbolique qui est aussi le père du fou : c’est au principe même du déclenchement de la psychose.
L’objet a quant à lui s'il n’est plus de semblant se trouve être un objet qu'on possède ce qui se passe dans la mélancolie par exemple où la personne résout son manque à être en donnant avec son corps dont elle se débarrasse une consistance d’objet impossible à perdre. Le sujet se perd en ne pouvant pas perdre.

Pas étonnant que cela angoisse le sujet quand on l’amène à devoir accepter la loi. On le confronte à un Autre de la jouissance qui sait.

Si le père c’est celui qui se confronte au désir il est aussi confronté à son manque et se constitue comme n’en sachant rien sur la question du sexe et de la mort. Il n’y a pas de savoir non plus sur son désir – ce à quoi se coltine l’hystérique – le savoir sur son désir placerait-il l'homme ou la femme face à une vérité qui le ferait mourir en tant que sujet, comme tout être qui périrait devant la face de Dieu, face à la Chose le sujet se perd.

Le père et la mère du psychotique se constitue souvent comme observateur qui sait ce qui convient à leur enfant. Il n’y a pas d’écart, de doute possible. Ce savoir tue le sujet car il écarte le désir. Le sujet est jouit par l’Autre qui en fait son objet.

Lacan dans le séminaire 3 chap 17 p.243,244 écrit :
« En 1939 encore, quand Freud écrit Moïse et le monothéisme, on sent que son interrogation passionnée n'a pas baissé, et que c'est toujours de la même façon acharnée, presque désespérée, qu'il s'efforce d'expliquer comment il se fait que l'homme, dans la position même de son être, soit aussi dépendant de ces choses pour lesquelles il n'est manifestement point fait. Cela est dit et nommé - il s'agit de la vérité.
J'ai relu Moise et le monothéisme à dessein de préparer la présentation qu'on m'a chargé de vous faire de la personne de Freud, dans deux semaines. Il me semble qu'on peut y trouver une fois de plus la confirmation de ce que j'essaie ici de vous faire sentir, à savoir que l'analyse est absolument inséparable d'une question fondamentale sur la façon dont la vérité entre dans la vie de l'homme. La dimension de la vérité est mystérieuse, inexplicable, rien ne permet décisivement d'en saisir la nécessité, puisque l'homme s'accommode parfaitement de la non-vérité. J'essaierai de vous montrer que c'est bien là la question qui jusqu'au bout tourmente Freud dans Moïse et le monothéisme.
On sent dans ce petit livre le geste qui renonce et la figure qui se couvre. Acceptant la mort, il continue. L'interrogation renouvelée autour de la personne de Moïse, de son hypothétique peur, n'a pas d'autre raison que de répondre à la question de savoir par quelle voie la dimension de la vérité entre de façon vivante dans la vie, dans l'économie de l'homme. Freud répond que c'est par l'intermédiaire de la signification dernière de l'idée du père.

Le père est d'une réalité sacrée en elle-même, plus spirituelle qu'aucune autre, puisqu'en somme rien dans la réalité vécue n'en indique à proprement parler la fonction, la présence, la dominance. Comment la vérité du père, comment cette vérité que Freud appelle lui-même spirituelle, vient-elle à être promue au premier plan ? La chose n'est pensable que par le biais de ce drame an-historique, inscrit jusque dans la chair des hommes à l'origine de toute histoire - la mort, le meurtre du père. Mythe bien évidemment, mythe très mystérieux, impossible à éviter dans la cohérence de la pensée de Freud. Il y a là quelque chose de voilé.
Tout notre travail de l'année dernière vient ici confluer - on ne peut nier le caractère inévitable de l'intuition freudienne. Les critiques ethnographiques portent à côté. Ce dont il s'agit est une dramatisation essentielle par laquelle entre dans la vie un dépassement intérieur de l'être humain - le symbole du père.
La nature du symbole est encore à éclairer. Nous en avons approché l'essence en le situant au même point de la genèse que l'instinct de mort. C'est une seule et même chose que nous exprimons. Nous tendons vers un point de convergence - que signifie essentiellement le symbole dans son rôle signifiant ? Quelle est la fonction originelle et initiatrice, dans la vie humaine, de l'existence du symbole en tant que signifiant pur ? »


Dans "I’Analyse avec fin et l'analyse sans fin, 1937", Freud écrit que « la relation psychanalytique est fondée sur l'amour de la vérité, c'est-à-dire la reconnaissance de la réalité ». de quelle vérité et de quelle réalité s'agit-il ? Pour Lacan la vérité ne peut avoir d'autre fondement que la parole.

Pour Lacan la parole apparaît d'autant plus vraiment une parole que la vérité n’est pas adéquate à la chose - (Écrits). Le signifiant ne désigne pas la chose, il représente le sujet, il ne peut y avoir d'adéquation à la chose que hors du registre du signifiant et du sujet.
Dans Subversion du sujet et dialectique du désir, in Écrits. P 167 lacan écrit :
« Il est clair que la parole ne commence qu’avec le passage de la feinte à l'ordre du Signifiant et que le signifiant exige un autre lieu - le lieu de l'Autre, l'Autre témoin, le témoin Autre qu'aucun des partenaires - pour que la Parole qu'il supporte puisse mentir, c'est-à-dire se poser comme Vérité. Ainsi, c'est d'ailleurs que de la Réalité quelle concerne que la Vérité tire sa garantie: c'est de la Parole. Comme c'est d'elle qu'elle reçoit cette marque qui l'institue dans une structure de fiction. »
C’est donc dans la tromperie que le sujet se manifeste Lacan propose cette histoire juive reprise de Freud:
« Pourquoi me mens-tu en me disant que tu vas à Lemberg pour que je croie que tu vas à Cracovie alors que tu vas vraiment à Lemberg ?
C’est le paradoxe de celui qui dit qu’il ment si bien que celui qui dit qu’il ment dit effectivement la vérité. Si le psychanalyste adopte cette position comme le font ceux qui postulent une partie saine du moi avec laquelle ils débattent de la vérité -, il tient le sujet quitte de sa division alors que c'est justement par cette division qu'il y a vérité. La distinction pertinente est celle de l'énoncé et de l'énonciation (séminaire 1964, les Quatre Concepts.... 1973). I!intervention de l'analyste ne vise pas le « je » qui s'affirme dans l'énoncé - ce serait alors une relation duelle -, elle doit intéresser le sujet de l'énonciation de façon que l'analysant puisse entendre en retour son message comme un «  je te trompe » et la ponctuation de l'analyste comme un « tu dis la vérité ». C'est la révélation, dans le transfert, de la tromperie inconsciente qui produit ici un effet de vérité. Celui-ci est obtenu parce que l'analyste, au fait de l'ambiguïté de toute assertion, ne s'éprouve pas trompé, à la différence de l'interlocuteur de l'histoire juive.
I!analyste fait entendre à l'analysant la vérité de son dire, il ne se met pas en posture de « dire le vrai sur le vrai -, ce qui reviendrait à masquer l'impossible

L'effet de vérité dans la cure est dans ce qu’il voile et dévoile

et cela tient au manque à être que détermine le signifiant, au réel qu'il met en place. C'est parce qu'il y a ce réel que celui qui s'efforce de dire la vérité ne fait que la mi-dire » et que celle-ci a - structure de fiction .la vérité devient alors la reconnaissance de ce réel comme impossible à dire. Lacan dira ainsi que la vérité est étrangère , inhumaine, et qu' est du sort de tous d'en refuser l'horrible. Du coup, c’est elle qui parle : « moi la vérité je parle . dans la Chose freudienne. Elle parle dans les formations de l'inconscient et dans les symptômes. La vérité des symptômes névrotiques, dit Lacan, c'est d'avoir la vérité comme cause.


Qu’est-ce que cela peut vouloir dire que d’aimer la vérité s’interroge Lacan l’envers de la psychanalyse, vérité sœur de jouissance p 76 . Ne s’agit-il pas là d’un amour qui ne porterait que sur les manifestations symptomatiques de la vérité, ne renonçant pas à la jouissance quelles procurent et ancrerait par là dans l’impuissance à être autre chose que l’instrument de la jouissance divine (page 75 et 76)

La vérité ! ce qui chez le psychotique s’énonce comme la certitude ne souffre pas de l’ombre d’un doute, ce doute qui ferait de Dieu une ombre, un vent. Ici Le dieu du psychotique est Jouissance sœur de la vérité.
Alors le psychotique est-il irrémé-diablement au prise avec le réel , pas tout à fait puisqu’il essaie de le saisir par des mots qui serait comme la vérité de la chose. Mais ce saisissement est hors du semblant . Il impose une adéquation mythique entre le signifiant et le réel, le signifiant et la chose. Il impose la tyrannie de l’Autre non barré.

Comment traiter alors avec le psychotique, disons plutôt  avec l’Autre du psychotique?

 


7LA SEANCE AVEC LA PERSONNE PSYCHOTIQUE

Travail présenté au cours d'un séminaire sur le traitement des psychoses.

 

- Je vais traiter ici d’un aspect du travail avec les personnes de structure psychotique étayant mon propos grâce à trois vignettes cliniques. La première vignette concerne un Monsieur, la soixantaine passée, qui a déclenchée par trois fois une décompensation psychotique et ce toujours en lien avec des évènements le confrontant à une perte ou à une absence qui le laisse démuni. La deuxième et la troisième vignette traite de l’abord des personnes dites handicapées mentales, souvent non repérées comme psychotiques et dont le souci institutionnel les concernant se décline en terme d’insertion sociale, de respect des règles et de l’hygiène.
Outre la convention d’Antibes je me suis aussi orienté dans mon travail en tenant compte du livre de
J.C.Malleval: La Forclusion du Nom du Père- Seuil- et de R. LEFORT : la Structure de la Psychose- Seuil. -


Au cours du travail avec une personne psychotique l’aspect le plus important selon Malleval citant C SOLER , c’est « qu’en plus de répondre à la quête d’une écoute approbatrice pour que s’instaure une dynamique de cure la position de témoin reste insuffisante. L’analyste doit par surcroît s’efforcer d’orienter la jouissance, tantôt de manière limitative, en tentant de faire prothèse à l’interdit en défaut, tantôt de manière positive en soutenant certains idéaux du sujet ». « A défaut de la loi paternelle, souligne Soler, il ne subsiste que le signifiant idéal comme élément symbolique propre à faire barrière à la jouissance en excès » .

Et Malleval citant Michel Sylvestre (1984) « si dans sa demande initiale le psychotique attend de l’analyste des signifiants propres à organiser les bouleversements de son monde, dans sa demande seconde, celle à partir de quoi le transfert va s’orienter, le psychotique propose sa jouissance à l’analyste pour qu’il en rétablisse les règles. »
« Ces deux demandes, dit encore Malleval, ne sont pas sans corrélation avec les places de l’analyste situables sur le schéma I en rapport avec les deux pôles symboliques à partir desquels le psychotique peut procéder à une reconstruction de la réalité : à l’un ( des pôles) I, l’Idéal du moi où le sujet appelle des signifiants propres à organiser les bouleversements de son monde, à l’autre M, le signifiant de l’objet primordial ou le désir de l’Autre jouisseur risque de se manifester- (là où l’on situe l’érotomanie mortifiante)-.L’analyste oscille de l’une à l’autre de ces places, qui parfois se combinent ou parfois se distinguent ».
La première vignette illustre deux aspects : celui de « l’accompagnement de la significantisation de la jouissance » dont Malleval dit « qu’il n’y a pas à reculer devant » , ainsi qu’un travail de restauration imaginaire.

J'ai choisi de présenter deux autres vignettes parce qu'il y est question d'une autre forme d' accompagnement, au delà même de la rencontre directe avec le psychotique, puisqu'il s'agit d'un travail de reprise clinique avec des éducateurs. Elle illustre, à mon avis, l’opportunité de l'éclairage de la psychanalyse dans le champ de l'éducatif. "Champ "dans lequel on retrouve souvent les psychotiques livrés "en pâture" aux signifiants médico-socilisés du handicap mental. Ces derniers restant soumis à l'arbitraire de la déesse moderne, avatar de Mammon, qui tel un phœnix renaît de ses cendres pour apparaître sous les traits actuels de la « divine Economie ».

L’ouvrage de R. LEFORT apporte dans un travail déjà ancien l’illustration de ce qu’est une théoria selon Platon : c’est à dire une théorie qui ne s’extrait pas de la praxis mais dont la praxis au contraire en est son ferment. Je m’en servirai pour illustrer mon propos.

Première vignette : Manque d'assurance

« je ne suis plus comme avant. Avant, j’avais une voix de stentor, maintenant elle vient du tréfonds de moi, je suis comme un coq châtré ! »
Avant sa dépression qui l’a amené il y a plus d'un an, en service de psychiatrie où il y est resté un mois, puis en centre de convalescence, Monsieur X dit qu’il allait bien.
Avant la, retraite il se décrit comme un homme passionné par son travail. Il était dans les assurances, il a du se battre pour y arriver. Son père est mort à la guerre. Il ne l’a pas connu. Sa mère a beaucoup compté pour lui, il a beaucoup compté pour elle aussi. Il a été entouré d’hommes : oncle, prof qui lui ont appris à se battre, à ne pas se laisser aller.
« Maintenant je manque d’assurance » me dit-il , reconnaissant que ce travail d’assurance le comblait au point de délaisser sa famille. Il donnait tout à ce travail qu’il qualifie de passion, ceci au point de délaisser le reste. Le reste ce sont ses enfants, sa femme.
Sinon, c’était comme un vide. La manière qu’il a de parler de lui, insatiable au travail, levé tôt, couché tard donne un aspect hypomaniaque, exalté. Il retrouve en évoquant cela une prestance de coq hardi, fier et la jouissance passe dans ses yeux. Le miroir interrogé lui renvoie le reflet d’un être complet.

Son séjour en psychiatrie survient alors qu’il se retrouve seul, sa femme étant hospitalisée pour un certain temps. Il ne supporte pas l’absence. A l’hôpital il a l’impression que des diables le persécutent pour l’emmener en enfer, à des moments les infirmières lui ont semblé être comme des démons. Il explique cela parce qu’il a eu très chaud, il avait de la fièvre. Il rationalise cet aspect délirant ainsi, certainement pour se distancier et se protéger de l’inquiétante étrangeté de ces idées. Il faut dire aussi que le traitement assez consistant, dans ces premiers temps où je le rencontre, masque pour une grande part la plupart des symptômes.
Ce ne sera qu'au fil du temps, dans la confiance établie dans la relation transférentielle, dont il s'agit de définir aussi de quel type il s'agit, qu'il pourra livrer des éléments important de son histoire. Ma position au début du traitement est d'être celle du secrétaire de ce monsieur dont la structure psychotique me semble patente.
Ainsi ce n'est que très difficilement qu'il pourra donner une chronologie de ses trois hospitalisations qui résultent de ses décompensations successives.
Avant ses décompensations rien ne laissaient présager de sa fragilité spécifique à sa structure. C'est pour cela aussi que le cas de Monsieur X me semble entrer dans ce qu'on appelle aujourd'hui les psychoses ordinaires.
Trois temps marqués par une décompensation et une hospitalisation. La première c'est " parce qu'il était trop impliqué aux Consommateurs". Association dans laquelle il s'était investi après sa mise à la retraite son objectif étant de faire tout pour l'autre. Comme au temps où il travaillait dans les assurances et où il assurait "les manques " de l'Autre.
La deuxième il la situe au retour d'un voyage au Maroc. C'est presqu’ une expérience paradisiaque qu'il évoque. Le retour désenchanté le fait basculer à nouveau dans un état où il se sent perdre tout.
La troisième décompensation sera en lien avec l'absence de sa femme dans le foyer pour des raisons médicales ( hospitalisation).

Lors d’une séance il élabore sur le fait qu’il se sent démuni maintenant, comme un petit enfant, et qu’en fait, son travail le comblait comme la présence de sa mère le comblait jadis. Il vit ce paradoxe de s’être très tôt débrouillé et battu et qu’en même temps il y a comme un tout petit enfant en lui qui dépérit hors de la présence de l’autre, ou d’un substitut comme le travail par exemple. Il évoque l'absence de son père qui s'il avait été là lui aurait donné les armes pour se battre dans la vie.

A la séance suivante il me dit qu’il a été consulté un ophtalmologue dans la semaine parce qu’il a eu des problèmes aux yeux - est-ce un problème « dieu » qui déterminerait en quelque sorte un rapport au ça-voir de la castration, une sorte de « ça crève les yeux ,Œdipe ? »
Mr X dit qu’il a un œil qui larmoie et qu’il voit moins clair. Il craint la cécité. Mais l’examen par un ophtalmologue ne révèle rien.
Je lui demande quelle atteinte de l’œil il redoutait. « Vous savez à la cornée (corps- né? ) il y a …,il cherche un long moment,….la pupille. » Il a peur que la pupille soit en mauvais état, puis il dit « ah non c’est la cataracte »
Je demande à Monsieur X quel est son statut du fait que son père est mort à la guerre ? Il me dit « je suis pupille de l’état » mais ça n’a rien à voir. D’être pupille ça me donnait les bourses. » Ce dire n'engendre pas chez lui un effet de sens qui permettrait "d'entrevoir" des effets de métaphorisation" comme mes interrogations interprétatives ci-dessus le soulignent. Je n'ai pas l'impression d'un s1 en jeu avec un S2, d'un entre-deux dans lequel se produirait l'aphanisis du sujet. J'ai plutôt l'impression de signifiant non pas uniquement collés au réel, mais de signifiants dans une prise imaginaire qui lorsque cette prise ne tient plus provoque le déchaînement des signifiants, ce qui pose la question d'un nouage particulier.

Ainsi le père manquant, mort, "lui permettait d’avoir les bourses (sic)". La question du manque du père est ainsi réglé par lui comme un déplacement qui fait que les" bourses" valent pour le père. Or Monsieur X se vit, depuis ses expériences de manque ( son travail-passion, le Maroc, sa femme sans qui il ne peut pas exister),comme un coq châtré, sans bourse. La question du manque ne vient elle pas révéler la faille de la fonction phallique Po, il n’y a pas de signifiant pour dire l’absence, pour articuler un savoir à son propos, en interroger l’Autre. A l’hôpital « il brûle (sic) » comme on peut le dire d’une passion qui dévore. C’est d’ailleurs ce qu’il dit de son travail qui l’a bouffé. Là on retrouve la question d'un "phi O"(rencontre d'une jouissance énigmatique du fait qu'il n'est plus tenu par ce qui tenait lieu pour lui de NDP : le travail dans lequel il s'acharnait sur un mode hypomaniaque et valorisé socialement, tout enclin à suturer les manques de l'Autre. C'est d'ailleurs ce qu'il dit maintenant où il élabore grâce aux rêves qu'il amène en séance son impossible deuil. Il ne rêve que de travail au cours desquels il conclut des contrats d'assurance. Il rêve que son patron lui confie tous ses dossiers personnels et qu’ainsi il va pouvoir régler tous les problèmes d'assurance de son patron. C'est lui qui l'assure ( assurance-vie, assurance contre les aléas de la vie etc...)

J’accompagne Monsieur X dans son besoin de venir me dire ce qu’il fait et ce qu’il met en place pour s’en sortir, comment il supplée à ces manques : travailler bénévolement mais aussi travailler cette brèche ouverte qui se manifeste comme le fait qu’il n’aura peut-être plus les moyens d’assurer. Cela le met en face de ce vide de cette brèche où il lui manque les mots pour dire le manque, l’absence. Le père mort à la guerre a été remplacé par les bourses ou par les hommes, des pères qui lui ont appris à se battre, à ne pas se plaindre. Qui lui ont appris aussi a escamoté la dépression. Mais aussi il est devenu celui qui a eu une place d’homme auprès de sa mère à qui il a pu apporté très tôt de l’argent.

La question pour moi est bien celle-ci : le travail qui le comblait suppléait-il à un manque du signifiant phallique ( qui aurait pu dire aussi quelque chose du désir de la mère autrement que pour son fils seul représentant du mari mort)? Mais dans son cas c’est plutôt ce qui le fait se sentir un coq pour sa mère. A qui il donne tout ( et au travail ,et à sa mère). Mais le travail ici n’ a pas de connotation séparatrice, de ponctuation ou de scansion dans sa vie .
C’est pour cela que je fais, grâce aussi à d’autres éléments, l’hypothèse que ce monsieur a versé sur le mode mélancolique après avoir soutenu une position maniaque dont il dit qu’elle lui a toujours créé un état de grande tension. Se pose donc la question d’une structure psychotique.
Je ne pense pas avoir affaire à un patient qui pose la question de son désir. Auquel cas dans le transfert aurait surgit quelque forme de l’objet a chu. Il me semble plus rencontrer chez ce monsieur la position du psychotique et encore plus spécifiquement du mélancolique qui garde l’objet a dans sa poche. N’est-il pas aussi l’incarnation de l’objet a, face à un Autre jouisseur inentamable, à un autre qui ne peut s’en laisser déposséder, duquel il ne peut prélever aucun objet ?
On retrouve aussi chez ce monsieur la question de la sur identification abordée dans l’ouvrage « la psychose ordinaire » .

Ici le travail se fait aussi sur les deux temps qu’indique par exemple R Lefort et que je vais aborder. Ceci une fois établi que le transfert est en place. Un transfert spécial où il importe à Monsieur X :
1 – « de trouver quelqu’un à qui parler (sic) » (c’est exactement sa demande dans le premier entretien ) - La demande de Monsieur X corrobore le définition du transfert avec le psychotique tel que le propose R Lefort : « la différence entre Robert et Schreber tient à leur position d’être sous transfert ou non. Schreber déplore de n’avoir personne à qui parler ». et « Schreber, qui n’a personne à qui parler, qui est hors transfert, est donc dans l’impossibilité structurale d’instaurer un objet entre lui et l’autre, il fait une construction narcissique avec les objets des deux sexes en cachant l’un le pénis et en montrant l’autre. »

2 – « de comprendre ce qui se passe pour lui afin que ça ne recommence pas et qu’il retrouve l’assurance(sic) » . Demande qu'il formule ainsi. C’est bien ce qu’il pose comme essentiel lors des premiers entretiens : son psychiatre il ne le voit qu’une fois par mois pour son traitement, et il ne parle qu’un quart d’heure avec lui le temps, dit-il, d’adapter le traitement.

Mais il ne s’agit pas dans l’acte analytique que d’écoute il s’agit aussi de direction de cure. L’ analyste est censé entendre quelque balbutiement de l’inconscient. Mais quand le sujet « n’a pas » d’inconscient ( quand il n’y a pas de refoulement qui signe la mise en place d’un objet manquant ) qu’entend on ?

Il y a, me semble-t-il, chez ce monsieur d’une part comme un réel qui cherche non pas l’apaisement du symbolique, mais un apaisement par un décollage de ce réel avec le symbolique et aussi un apaisement par des identifications spéculaires qui tiennent. Il ne s’agit donc pas seulement d’être le secrétaire chez qui le psychotique viendrait uniquement déposer le paquet. Dans le cas de ce patient c’est venir avec fierté et jouissance me dire combien il était vigoureux avant. Mais c’est aussi aider à une construction qui permet de recréer une pare-psychose, une manière de circonscrire la jouissance soit en dépossédant le symbolique de ce collage avec le réel ou en permettant au patient de mettre du jeu dans ses identifications afin qu’il n’ait pas « à les remplir à la lettre »
D’autre part et pour reprendre les termes de l’article « branchement, débranchement, rebranchement » : « la guérison de l’accès n’est pas affaire de procès symbolique…mais plutôt de restauration de ce cataplasme imaginaire. Il s’agira de laisser le sujet reconstruire des identifications d’objet susceptibles de masquer suffisamment l’abjection de son nom propre sans le déborder. »

Dans cette non-dialectique de l’avant et de l’après dont parle Mr X dont je rappelle les signifiants importants : avant c’est la Plénitude – il se présente Erigé comme un coq ( au dessus du poulailler). Et l’après : de quoi se plaint-il sinon de la détumescence de son être. Il vient, me semble t-il, dire, d’une part l’impossible de la coupure, de la scansion, mais aussi l’impossible de l’articulation des signifiants et son anéantissement de par une perte d’identification imaginaire.

Dans le cas Robert, Rosine Lefort dit qu’ il sait, « par le savoir qui lui vient du réel qu’il faut une coupure pour avoir un Autre : il ne peut la faire que sur lui ; c’est celle de son pénis pour atteindre ce qui serait à couper sur l’Autre. »

Mr X d’une certaine manière dit que tout son être est identifié à ce « Pénis-Phallus ». Avant il n’était qu’un Roc, toujours sous tension comme il dit. Après – quand la société du travail ne veut plus de lui il se sent : Vide – Châtré – Mou, et lorsqu’il se retrouve sans sa femme c’est la décompensation totale, cette expérience laisse une béance. Maintenant donc il n’a envie de rien mais cela rejoint ce qu’il disait lorsque hors de son travail, sa seule passion il n’y avait rien qui comptait vraiment pour lui. Tout ou rien. L’objet a, il semble bien qu’il l’ait dans la poche, et même qu’il en dépasse.

Le travail avec Mr X consiste aussi en une construction qui se différencie bien de l’interprétation. Comme le souligne R LEFORT « Le savoir de l’Autre passe par son dire ; c’est bien pour cela que l’interprétation est presque impossible dans la psychose puisque cette parole de l’Autre en l’absence du symbolique, donc de la Verneinung, a un effet de réel….Le signifiant pour le psychotique , c’est celui de l’Autre, celui du surmoi, celui du « tu » ; il est en extériorité au sujet ce qui le prive des objets de son corps et montre l’Inconscient au grand jour. Dans ces conditions il faut que je dissocie le signifiant et la chose, car le signifiant, faisant effet de Réel, est pour l’Autre, d’où l’importance de rendre l’objet comme produit de son corps et non comme produit du signifiant de l’Autre. » Ce que dit R. Lefort est bien en rapport avec la tendance qu’a, par exemple, le psychotique à se mutiler pour restituer à l’Autre, l’objet confondu, fusionné, avec le signifiant. Elle ajoute « l’impossible souhait d’avoir l’objet de l’autre est évacué par le sujet et lui revient du dehors comme le souhait de l’Autre de prélever l’objet sur lui » cet objet a à voir avec le sexe « car, selon la formule de Lacan, le langage désarrimé du sujet parle du sexe, c’est pourquoi le psychotique sur le versant de l’objet fait coupure réelle sur son sexe et non pas coupure signifiante.
Monsieur X, identifié au Phallus de l’Autre ( celui de la boite pour qui il travaillait) n’est plus rien puisque l’Autre n’est plus là pour le faire valoir comme Phallus qui doit, donne tout à la boite et surtout vient parer à la décomplètude de l'Autre.

Ainsi le travail de construction pour R Lefort est en référence avec ce que dit Freud dans son article « construction dans l’analyse »
« Le terme d’interprétation se rapporte à la façon dont on s’occupe d’un élément isolé du matériel, une idée incidente, un acte manqué. Mais on peut parler de construction quand on présente une période oubliée de sa préhistoire- Freud »
« En suivant Freud, dit R LEFORT, nous dirons que, dans la psychose particulièrement , les constructions de l’analyste sont la base du travail thérapeutique pour connaître avec le psychotique le noyau de vérité contenu dans son délire… La construction se pose comme la production par l’Analyste, à sa place de grand Autre, d’un discours qui par le signifié crée un nouveau Réel, issu du Symbolique dont l’analyste est le lieu un Réel qui s’oppose au premier, celui du surmoi»

Ici R Lefort situe l’analyste pas seulement en place d’objet a qui ne veut rien pour son patient mais en place d’un grand Autre. Un grand A décomplété qui prend en charge le S1S2 holophrasé non pas tant pour faire advenir l’aphanisis du sujet que pour prendre en charge la part de réel lié frénétiquement au signifiant. L’analyste s’offre ainsi comme dépositaire d’une part de jouissance permettant ainsi un dégagement d’une jouissance lié au signifiant de par son collage au réel.


En reprenant la différence entre construction et interprétation, la construction re-présente la « période oublié de la préhistoire » que je reformulerais plutôt comme ceci : la construction re-présente ce qui, rejeté au-dehors n’a pu s’inscrire dans un nouage RSI chez le psychotique. Travail qui permettrait de délier le signifiant de son rapport au réel, et l’imaginaire de sa prise à la lettre.

Pour reprendre ce qu’avance R. Lefort ne peut-on pas dire que c’est par le réel que le psychotique peut nous dire aussi quelque chose. Ca peut vouloir dire que ça n’est pas tout a fait chose perdu pour le psychotique. A entendre dans les deux sens « si la chose n’est pas perdue » ce qui constitue un Autre persécuteur et jouissif, il y a quelque chose à entamer.

Pour Monsieur X c’est peut-être une invitation à construire quelque chose avec ce réel pour l’amener à une « opération signifiante » d’un registre particulier, invitation aussi à retrouver des relations spéculaires le stabilisant.
Le travail au niveau du signifiant permet que l’imaginaire se déploie , s’articule autrement, permet des reconstructions imaginaires dans le transfert , moins problématique. Renouer avec les identifications, re-idéalisé certaines identifications imaginaires non envisagées par le sujet a été aussi un axe de travail avec Mr X.

Actuellement Monsieur X. vient particulièrement questionner ce signifiant qu’il n’a pas réussi à transmettre et qui l’interroge dans ses rêves « je ne rêve que de travail ». Ce signifiant se manifeste dans le fait que ses deux fils sont sans emploi, qu’il n’arrive pas à s’insérer dans le « monde du père ». Et inlassablement il vient mettre au travail cette question toujours la même et pourtant jamais la même : un écart se creuse ! Monsieur X a, en accord avec son psychiatre considérablement diminué les psychotropes et se trouve de moins en moins submergé par l’envahissement d’angoisse qui lui faisait craindre l’écroulement.


A l’inverse que se passe-t-il quand le réel est pris au pied de la lettre?

 Le risque n’est-il pas de réduire le sujet psychotique à un être de folie, qui à la limite angoisse tout le monde et qu’on enferme. Le risque n’est-il pas d’ enfermer la seule capacité qu’il a encore à nous signifier quelque chose en prenant l’acte pour ce qu'il semble être, en l’interprètant au registre des codes sociaux et des bonnes manières. On va donc essayer de le rééduquer ou on l’enfermera
La démarche socialisante, estime-t-on, lui donne sa chance en le rééduquant ! mais n’est-ce pas le rayer définitivement de son humanité ? C’est ce que je vais essayer de montrer en parlant de : « la séance-séquence au sujet du psychotique et conséquences »

 

deuxième vignette

Lors d’une reprise clinique les éducateurs parlent de Monsieur B. qui pose problème dans l’institution.
Monsieur B rempli les armoires de sa chambre de bouteille vide en plastique , puis tous les espaces. Cela irrite les femmes de ménages qui débarrasse sans cesse sa chambre. Mais, lui, remplit aussitôt celle-ci de bouteilles qu’il va chercher dans les poubelles. La demande des femmes de ménage s’inscrit dans le bon fonctionnement de l’institution, eu égard ne serait-ce qu’à l’hygiène etc.… Du côté des éducateurs elles revendiquent le droit à ce qu’on reconnaisse leur travail et à ce que les éducateurs ne prenne pas le parti des résidants. Il faut qu’ils apprennent à vivre en société . Ca va dans le droit fil, selon elle, de la recherche d’autonomie .

Les éducateurs s’interrogent sur ce qu’il faut faire. Une éducatrice dit : c’est étonnant il y a toujours dans chaque bouteille un papier avec son nom écrit dessus.
En travaillant sur son histoire une construction s’offre à nous . Décryptage d’un réel que l’on pourrait considérer aussi dans ce cas – pour reprendre les termes de Rosine LEFORT- comme une inscription dans le réel de la préhistoire du sujet. Est-ce par ces actes insensés que ce sujet témoigne de sa position de sujet/objet ? Comme si ces bouteilles créaient une démultiplication en miroir de la position où il se trouve et qui dés l'origine le figea dans une position d' enfant/objet jeté au monde comme une bouteille à la mer. Mais n’est-ce pas à prendre aussi comme une question, la question de son origine ? Ses bouteilles sont-elles à prendre comme des bouteilles à la mer, celle dans lequel on envoie un message, un appel à l’autre. L’appel concernerait ici son origine puisqu’elle met en question le nom, son inscription symbolique au sortir des eaux (la bouteille vide).

Quels sont les effets d’une telle construction dont on pourra m’objecter qu’elle est très subjective, voire imaginaire ? Les effets furent déjà qu’en traduisant aux femmes de ménage que cet acte était peut-être une manière pour Monsieur B de se construire une enveloppe protectrice et en même temps de poser la question de son origine, une des femmes de ménage s’en émut, les autres en furent aussi touchées et leur rapport avec Monsieur B se transforma. Cela permit ensuite aux éducateurs de reprendre eux aussi la question différemment avec Mr B.

Cette construction élaborée ici avec le personnel eut pour effet de ramener à une humanité, Mr B. Mr B avait quelque chose à dire, cela avait du sens et ses actes n’était pas que pure folie. Acte dénué de tout rapport à l’Autre.
Le travail dans cette perspective peut-il être considérée comme une manière d'ôter au signifiant cette part du réel qui ne s’exprime qu’en acte ? Une manière « d'humaniser » le psychotique qui serait pour celui ci trouver quelqu’un à qui parler, à sa manière bien sûr, et aussi être entendu. Manière d’ôter au réel la part de pure folie et d'entendre qu'il y a aussi du signifiant qui y est logé ?
Cette prise en compte du signifiant sous transfert me semble s'inscrire dans ce que Malleval indique sur les places de l'analyste en rapport avec le deux pôles symboliques à partir desquels le psychotique peut procéder à une reconstruction de la réalité « tout en s'orientant sur le tempérament de la jouissance et non sur l'interprétation de la psychose de transfert et des identifications projective. L'analyste en oriente la jouissance et accompagne le psychotique dans la significantisation de celle-ci. »

Troisième vignette

Le comportement de Mr C devient insupportable pour l’ensemble des éducateurs.
Il n’a de cesse de leur demander des cigarettes. Les éducateurs se sont fait dans l’institution les garants de la bonne santé de Mr C tout en essayant de limiter cette jouissance tabagique destructrice.
La question sempiternelle qui finit par exaspérer tout le monde est de la part de M.C. : « tapa-uneclop ? » ou « ta-unecigaret ? ».
A chaque fois M C. est ramené au fait qu’il vient juste d’en fumer une, qu’il faut qu’il se limite etc.. remontrance qui sont sans effet.
Mais il semble bien que pour M C. aucune cigarette ne compte et ne vienne s’inscrire comme première cigarette à partir de laquelle il peut en dénombrer d’autre. Savoir ainsi qu’il vient d’en fumer une ou qu’il en a fumer trop.
Cette question interprétée au sens du besoin ou de la demande, ce « tapasuneclop » fait presque holophrase et vient comme indiquer l’ouverture impossible entre S1- S2 d’un espace vide où se loge justement le creux du signifiant, plus précisément l’espace vide ou se situe l’aphanisis du sujet.
Si cet espace est obturé il n’y a pas d’énigme du désir de l’autre.
Le S1 signifiant unaire introduit le sujet au champ de l’Autre.
Le signifiant unaire est à rapprocher de ce que Freud dit du trait unaire ( einziger Zug). Comme trait unique c’est le rapport minimal entre le moi et son objet. Freud dit que l’identification constitue la forme la plus primitive de l’attachement affectif à un objet ( dora et la toux de son père) l’identification est limite et n’emprunte qu’un seul des traits. Ce trait unique signe son identité qui elle même est en lien avec un objet qui par son effacement, par l’intermédiaire du marquage du trait compte à travers son absence.
Dans la demande toujours répétée d’une clope ce qui est entendu c’est justement la demande auquelle répond l’attitude de régler la personne au niveau des règles sociales ( réfréner sa pulsion orale comme on dit ) et de l’hygiène ( prendre soin de son système respiratoire).
Ce qui n’est pas perçu dans cette formulation répétée c’est que pour ce sujet il ne s’est peut-être pas constitué de « première clop ». Cette « première clop » dont tout bon névrosé a quelque chose à dire.
Ici ce sujet ne peut rien en dire elle ne constitue même pas une trace qui peut s’effacer et donc compter pour zéro. Pas de comptage à partir d’une expérience de cette « clop » qui aurait permis au sujet de s’effacer devant une expérience partie en fumée certes mais inscrite dans son effacement. D’où la vanité de ramener quelque chose de la comptabilité : tu as déjà fumé x cigarettes ce matin ça suffit !
Or il semble qu’il ne s’agit pas pour ce sujet de clop mais de ce qui entre et sort sans laisser la moindre trace, le sujet semble ne pouvoir s’accrocher à aucun signifiant qui compte et le ferait compter pour quelqu’un.
La question – et non la demande – sans cesse formulée de cette clop ( pour d’autres sujets il s’agira de montres ou autres objets) me semble plus témoigner d’une mise au travail de la personne psychotique au regard de cette impossible inscription d’un signifiant qui le représenterait auprès des autres signifiants.
Cette mise au travail avec les éducateurs a eu pour effet de permettre à certains de se repositionner quant à une perspective ré éducative pour entendre qu’il s’agissait peut-être d’autre chose pour Mr C. L’agressivité parfois contenue, parfois actée, s’est estompée pour laisser la place à une rencontre différente avec Mr C.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Regard de peintre

Hans Holbein le jeune - Les Ambassadeurs - huile sur bois - National Gallery - Londres