Elisabeth ROUDINESCO Le samedi 04 juin 2005 - Université de Metz -
Chère Elisabeth ROUDINESCO
Vous nous parlez dans la préface des « Correspondances Privées » de Freud d'un homme qui aime les voyages. Vous précisez qu'un voyage n'est pas un exil puisqu' il nécessite un retour. Mais le voyage dites vous nous confronte à un désir coupable.
Ainsi page dix de votre ouvrage vous dîtes « il semble bien que tout sujet saisi par l'appétit des pérégrinations se sente toujours coupable d'un désir incessant de l'ailleurs sans jamais pouvoir y renoncer. Preuve que toute quête de soi passe par la recherche d'une absolue altérité » Mais cette altérité n'est-ce pas en même temps ce qui fait le plus peur ? Ne sommes-nous pas de structure tous atteints de xénopathie.
L'ailleurs est alors comme une part de soi, « autre » étrangère mais aussi interdite.
L'ailleurs c'est l'étranger, mais c'est aussi quelque part le semblable. Cela n'est pas sans rappeler la manière dont Lacan situait l'agressivité dans la phase du miroir où la dialectique « c'est moi ou l'autre » est appelé à devenir « c'est moi et l'autre »
L'autre, le différent de soi est le thème que les voyages de Freud vous amènent à traiter dans votre préface. N'est-ce pas ce que recherchent Freud, un Freud dont vous nous montrez qu'il se coltine aussi à la question juive. Question qui le harcèle, qui sera en lien avec l'humiliation paternelle et le principal obstacle à son désir de se rendre à Rome. Son coeur tend vers le sud et le confronte à la question de l'hostilité permanente des aryens contre les juifs . En note page dix sept vous nous précisez que le mot aryen est couramment employé par les juifs pour désigner les noms juifs. Alors Freud le juif, Freud le psychanalyste cela fait beaucoup à porter pour un seul homme. Vous nous présenter ce voyageur impénitent, qui ne cesse de faire des aller-retour entre Vienne , dont il perçoit les signes annonciateurs de la fin de règne d'une bourgeoisie fondée sur l'image patriarcale, et Rome qu'il s'agit de conquérir. Conquérir Rome comme le fit Hannibal pour honorer le voeu d'Hamilcar son père, conquérir Rome comme une terre promise à la manière de Moïse, et puis conquérir l'inconscient à la manière de Freud : WO es war soll Ich werden". Où le ça était le je doit advenir. Aller à Rome ce n'est plus alors comme un voyage mais comme un exil. Rome terre d'exil, terre promise mais terre déjà connue, terre insue dirait-on dans notre jargon.
Serait-ce celle de l'Eden ? Comme la terre de l' enfance que l'on revisite une fois adulte, c'est bien la même et ce n'est pourtant plus la même. Cet exil, ce faux retour, ces aller retour ce sont des voyages qui permettent de nous découvrir. Le plaisir du voyage est au rendez-vous mais aussi l'horreur qui y est lié car en voyageant on devient étranger à soi-même. L'horreur que nous inspire la psychanalyse et les psychanalystes est peut-être aussi liée à cela. Au cours du voyage analytique on se rend compte qu'il n'y a pas de rapport entre le moi et le sujet de l'inconscient : ils sont hétérogènes.
Et puis vous rapportez le fait que Freud qui fut souvent accompagné de sa belle soeur Mina lors de ses voyages a contribué à alimenter toutes les rumeurs et toutes les méfiances. Freud est présenté par ses détracteurs comme le personnage obscène, incestueux véritable charlatan. Et comment alors ne pas regarder ses disciples eux-mêmes comme des charlatans dites-vous ? C'est ainsi que vous terminer pratiquement votre préface page trente et un. C'est ainsi que vous commenciez aussi le premier chapitre de votre dernier ouvrage : « le patient le thérapeute et l'état ». Le charlatan nous dites-vous page 24 de cet ouvrage est toujours une figure structurale de l'hétérogène. Nous y revoilà ! Il est, je vous cite : « défini comme la part maudite, il est ce qui échappe à la raison ou aux logos. Il est le diable, l'exclu, le sacré, la souillure, la pulsion, l'inavouable, la mort. Mais il est du même coup la drogue pharmakon, le pourvoyeur de drogue pharmakos, le drogué et le bouc émissaire ou le martyr qu'il faut punir pour que la cité se régénère. Empoisonneurs ou réparateurs tyran ou misérable le charlatan est l'autre de la science et de la raison l'autre de nous même ( Le patient le thérapeute et l'état- page 24).
Alors il me semble que l'on voit se tisser dans votre pensée et tout au long de votre préface des correspondances de voyage de Freud quelque chose que vous soutenez avec fermeté et vigilance depuis très longtemps. Dans cette correspondance on découvre un homme aux prises avec son humanitude. Un homme sensibles aux parfums, aux goûts, émus par les paysages, un homme attentifs au coût de la vie, un homme que la pulsion de vie anime. C'est peut-être cet homme là que ses écrits psychanalytiques nous masque ? Or Freud le psychanalyste incarnera, plus que tout autre, l'hétérogène, le diabolos c'est-à-dire le diviseur, un autre de nous-mêmes, donc, inquiétant !
Cet autre le charlatan l'incarne et vous vous employez dans « le patient le thérapeute et l'état » à restituer la véritable place de ce que la science appelle « discours du charlatan » mais que nous appelons discours de l'inconscient. Un discours de l'inconscient proche du réel. Ce réel la science, vous diriez plutôt avec Jacques DERIDA le scientisme, ce réel la science veut l'éradiquer. Les systèmes de gestion, d'évaluation veulent aussi éradiquer ce réel. Dans votre préface des « Correspondances » de Freud vous nous mettez en garde de la même manière que vous l'avez fait dans « le patient le thérapeute et l'état » Mise en garde contre le rejet de l'étranger, de l'hétéros . Mise en garde contre la facilité de se taire. Mise en garde contre toute exclusion et exclusivité.
Mais il me semble qu' à la suite de FREUD vous ne cessez de témoigner que c'est le sujet même de l'inconscient qu'on ne cesse de vouloir exclure. Cet autre de nous-mêmes qui nous paraîît si étranger le poète, Arthur RIMBAUD s'en était enquit bien avant Freud qui déclarait : « Je est un autre ». Freud nous invite grâce à une rhétorique du rêve et du symptôme, qui nous mène aux confins du désir de l'homme, de l'autre côté du miroir à rencontrer ce qui en nous, en l'autre, semble le plus étrange. Le travail de l'analysant se rapproche-t-il alors de ce moment où « le poète ... devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, et le suprême Savant ! Car il arrive à l'inconnu ! » ?
Je vous laisse Chère Elisabeth ROUDINESCO nous en dire quelque chose.
Thierry Nussberger
Les citations sont extraites des « lettres dites du voyant », notamment la lettre du 15 mai 1871 adressée à Paul DEMENY.